Le match chinois de Walter Bosshard et Robert Capa

Robert Capa (1913-1954) est un photographe bien connu. Celle de ses photos qui montre un milicien républicain fauché par une balle franquiste est devenue l’icône de la guerre civile espagnole.

Photo Robert Capa / Magnum photos

Capa a photographié tous les grands conflits de son époque, dont la guerre sino-japonaise, en même temps qu’un de ses collègues, le Suisse Walter Bosshard (1892-1975). La Fotostiftung de Winterthour permet de les redécouvrir. Le site L’œil de la photographie donne une description exhaustive de l’exposition La Course à la Chine.

Capa et Bosshard, devenus amis, étaient en concurrence pour une publication dans Life. Bosshard gagne la course. Il a une connaissance étendue du terrain, où il a déjà beaucoup voyagé et vécu; il s’intéresse à la vie des gens, à leur quotidien, à leurs souffrances. Il va là où personne ne va, avec un côté aventurier sans peur et sans reproche. Ses images de la Mandchourie révèlent un pays extraordinaire. Il va aussi visiter Yan’an, la « capitale rouge », et il est le premier à publier un portrait de Mao Zedong.

Mao Zedong à Yan’an, par Walter Bosshard

 

Ses images de la guerre sino-japonaise montrent combien cette guerre a été meurtrière et destructrice. La Chine, politiquement divisée, ne parvient pas à résister à l’invasion japonaiose. Étonnamment, Bosshard a ses entrées aussi bien du côté japonais que du côté chinois et photographie les généraux des parties adverses. C’est du très bon photojournalisme.

Walter Bosshard: Japanischer Bombenangriff auf eine Bahnlinie, Hankou, 1938 © Fotostiftung Schweiz / Archiv für Zeitgeschichte

Capa n’a pas eu la latitude de mouvement dont jouissait Bosshard. Mais la différence saute aux yeux. L’exposition présente quelques-unes de ses photos. Les différences sautent aux yeux : il est meilleur dans la composition, meilleur dans le cadrage, et il y a presque toujours du mouvements dans ses images. Il raconte quelque chose quand Bosshard montre et décrit.

Robert Capa: Wounded soldiers, Tai’erzhuang, Xuzhou front, China, April 1938 © International Center of Photography / Magnum Photos

Mais l’exposition vaut une visite rien que pour Bosshard. Les photos de Capa en supplément.

499,98


499,98, autant dire 500 : à 20 mètres près, selon mon GPS, j’ai parcouru 500 kilomètres cette année en courant. J’en ajouterai quelques dizaines d’ici la fin de l’année, mais j’ai atteint mon objectif pour 2018.

La course est devenue une routine pour laquelle me suis donné les règles suivantes :

  • je cours le matin tôt, seul, à mon rythme et en musique
  • la température extérieure ne doit pas être inférieure à zéro degrés
  • jamais deux jours de suite, mais si possible trois fois par semaine
  • je parcours une boucle et j’évite d’emprunter deux fois le même tronçon
  • je varie les tracés
  • au moins cinq kilomètres, rarement plus de huit
  • s’il fait trop froid, je peux aller plus tard dans la journée.

Quand les conditions sont réunies pour sortir, je ne me demande pas si j’en ai envie ou non : je sors. Le plaisir vient pendant la course. Et s’il n’est pas au rendez-vous, j’ai au moins la satisfaction d’avoir surmonté la tentation de rester à la maison.

Oublis

Au terme d’une semaine bien occupée, j’ai enfin du temps pour écrire un billet pour ce blog, mais c’est moins facile que prévu : je suis loin de chez moi et je dois me contenter de mon téléphone pour l’écrire. J’ai oublié ma tablette à la maison et je n’ai évidemment pas pensé à prendre un clavier pour faciliter la saisie du texte.

Je suis un homme oublieux. Plus tôt dans la journée, je me suis rendu chez mon médecin pour un vaccin. J’étais certain de repartir de chez lui avec toutes mes affaires, mais, de retour à la maison, il m’a appelé sur le fixe pour me dire que mon iPhone était resté au cabinet. J’aurais juré que je l’avais avec moi, mais il avait raison. Un moment d’inattention et hop!

Rendez-vous compte de ma chance. Ce n’est pas la première fois que ce genre de choses m’arrive. Et maintenant que j’ai au moins ce fichu téléphone, je suis en état de vous raconter mes salades. Le système de prédiction des mots est assez troublant, comme s’il voulait me convaincre que je n’écris que des clichés connu depuis longtemps par la machine. Il a quelques défaillances. Ça vaut la peine de relire.

Mais, s’il vous plaît, parvenu au terme de ce billet, ne me dites pas que j’aurais mieux fait d’oublier aussi mon téléphone ce soir.

Unamuno

Je me souviens que mon prof d’anglais au gymnase (au lycée si vous y tenez) avait cité une fois ce philosophe espagnol et son livre, Le sentiment tragique de la vie. M. Trezevant, Américain d’origine, amoureux de Shakespeare et de T.S. Eliot, lisait aussi l’espagnol et avait dû découvrir Unamuno dans sa langue originale. Quarante ans plus tard, j’ai décidé de le lire à mon tour. Le livre date de 1912, et sa traduction française, publiée en 1916, a été faite dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Gallimard l’a réédité en 1997 dans la collection Folio Essais.

Miguel de Unamuno n’est pas un philosophe systématique. Il classe ses collègues en deux catégories : les bâtisseurs de systèmes, les cérébraux, les rationalistes, les abstracteurs d’un côté, et de l’autre ceux qui travaillent à partir de leur inscription concrète dans le monde, les vivants, qui laissent parler aussi leur cœur et leurs sentiments. La séparation entre ces deux catégories peut aussi traverser un seul et même homme. Ainsi, Kant fait partie du premier groupe quand il écrit la Critique de la Raison pure et passe dans le deuxième quand il écrit la Critique de la Raison pratique, reconstruisant « avec le cœur ce qu’il avait détruit avec le cerveau ».

Car tout ou presque dépend de la définition que l’homme se donne de lui-même. Il peut se définir abstraitement comme animal politique (Aristote), comme contractant social (Rousseau), comme homo sapiens, autrement dit comme « un homme qui n’est ni d’ici ni de là-bas, ni de cette époque, ni d’une autre, qui n’a ni sexe ni patrie; bref, une pure idée; c’est-à-dire, autre chose qu’un homme ». Unamuno préfère l’homme de chair et d’os, qui foule la terre, concret, qui vit, qui souffre, qui se passionne, qui espère. Voilà l’homme dont la philosophie devrait rendre compte en formant une conception unitaire et totale du monde et de la vie qui le pousse à agir.

L’homme abstrait va développer une théologie abstraite et penser Dieu comme indifférent aux hommes, Être absolument parfait, Premier Moteur immobile (Aristote) – typiquement, un dieu de philosophe. En revanche, l’homme concret va découvrir en lui-même un immense désir d’infini et d’immortalité, qui le conduit à postuler un Dieu sentimental et doué de volonté, un Dieu concret, vivant, passionné.

Ce ne sont que quelques éléments. Je trouve rafraîchissant de lire un philosophe vivant, qui rue dans les brancards, qui refuse de se laisser enfermer dans le rationalisme abstrait, qui proteste au nom de l’existence concrète, et qui pose que la vie est tragique, certes, qu’elle est marquée par la souffrance, certes, mais que c’est là le prix de sa réalité.

Cela dit, Unamuno n’est pas à l’abri de certaines outrances, que se soit dans son hyper-catholicisme, son attitude guerrière ou ses conceptions nationalistes et patriotiques. Je note cependant qu’il a rompu avec le franquisme en 1936 : «Il est des moments où se taire c’est mentir […] Il ne suffit pas de vaincre, il faut convaincre.» On peut, non sans émotion, lire ici la reconstitution du dernier discours qu’il a tenu en tant que recteur de l’université de Salamanque, et saluer son courage exemplaire.

Pas le dernier mot

Photo by Rowan Heuvel on Unsplash

Il y a quelque chose d’étrange dans la situation actuelle. Nous nous occupons de nos besoins, de nos soucis, de nos plaisirs, alors que les équilibres politiques, climatiques, culturels, religieux, sont en train de basculer, nous réservant un avenir illisible.

On voudrait que les choses se passent autrement, on voudrait que nos actions modifient la marche du monde, on voudrait préserver ce en quoi on a cru, ce pour quoi on se bat. On se décourage en réalisant à quel point les deux ou trois choses qui sont à notre portée sont sans proportion avec les problèmes et les forces en présence.

La portée de nos actions individuelles est faible, mais elle n’est pas dérisoire. On ne peut pas tout laisser aller sans résister, sans rien dire, sans rien faire. Question de conscience, de dignité. On connaît le principe : penser globalement, agir localement. Et même si la globalité devenait impensable, il faudrait continuer d’agir et de dire. Dieu merci, le prince de ce monde n’aura pas le dernier mot.

Chers détritus

Toujours fasciné par les minimalistes, je tâche de progresser à ma manière en débarrassant les choses dont nous n’avons plus besoin.

Expérience troublante, dernièrement. J’ai apporté à la déchetterie municipale des objets qui n’étaient ni du verre, ni du papier, ni du métal, ni des appareils électriques. Du bois, du plastique, des objets rembourrés, autant de déchets dits encombrants, dont l’élimination est payante. 140 kilos. Je le sais parce que l’employé les pèse pour déterminer combien je lui dois. À cinquante centimes le kilo, c’est cher. L’envie vous prend de faire du tourisme, sachant que certaines communes voisines ne font rien payer.

Mais je progresse clairement vers l’existence allégée : 140 kilos et quelques dizaines de francs en moins, c’est déjà ça.

Call Hambourg

Oui, c’est un calembour. Je l’avoue, j’aime les calembours et les jeux de mots, tout mon entourage vous le confirmera, avec un soupir de résignation.

Les mots sont fascinants. J’aime les voir, les tourner et retourner, les assembler, les disjoindre, les recombiner. La poésie naît de ces opérations, qui font jaillir des intuitions, qui donnent à penser, comme je l’ai voulu avec le titre du billet Bornes to be free.

Je me suis parfois demandé s’il n’y avait pas quelque chose de comparable dans la manière dont Heidegger utilise certains vers de Hölderlin ou les fragments les plus obscurs des philosophes présocratiques. Il en nourrit sa réflexion, il pense à partir de ces amorces poétiques, il extrapole à partir d’Héraclite et de Parménide pour faire du Heidegger. Ce sont des amorces dont le sens premier compte peu en regard de ce qu’il parvient à en tirer.

Je ne cherche pas à me comparer à un des penseurs majeurs du XXe siècle. Ni à mettre mes calembours et jeux de mots au niveau de la poésie de Hölderlin ou des intuitions de Parménide. Plutôt à identifier des amorces possibles pour aller plus loin.

Encore faut-il reconnaître qu’on peut partir pour de grands et longs voyages d’exploration ou simplement, comme ici, pour une petite balade, avec une douceur à l’intention de Heidegger :

Co-working mobile

Je n’ai jamais loué d’espace de travail lors de mes déplacements : je préfère les wagons-restaurants. J’ai déjà expliqué ici que j’aime écrire dans les trains. Le mouvement, le défilement du paysage, le balancement des wagons me paraissent propices à l’invention des idées. Une place y coûte le prix d’un café et le personnel ne pousse pas à la consommation.

Les heures du matin sont les plus favorables. Je me suis trouvé plusieurs fois dans des trains où toutes les tables étaient occupées par des gens piochant sur le clavier de leur ordinateur. On travaille davantage sur Bienne-Genève que sur Bienne-Zurich, comme si les gens qui partent en voyage s’envolaient plus souvent de Zurich que de Genève.

L’après-midi, c’est différent. Davantage de retraités de retour de balade. Ou de gens stressés, par exemple cette femme, très élégante, qui n’a pas cessé de parler fort au téléphone entre Zurich et Olten, et en gesticulant. Business is business, mais on la préférerait dans son bureau, porte fermée. Je n’ai pas toujours envie de porter des écouteurs pour couvrir le bruit des voix. Vers le soir, quand les gens rentrent du travail, le niveau sonore augmente avec les bières .

Où peut-on travailler quand on n’est pas chez soi et qu’on est descendu du train ? Les bibliothèques sont silencieuses comme des églises. Sinon, en milieu de matinée et d’après-midi, les restaurants des supermarchés sont très bien.

Le noir et les couleurs

Difficile de trouver des peintres plus différents de ce point de vue que Soulages et Delaunay. Soulages n’utilise pratiquement que le noir sur des toiles de très grand format, qui en sont parfois entièrement recouvertes.

Le noir s’anime dès qu’on se déplace. Le relief de la matière accroche la lumière et tout le tableau se met à vivre.

Delaunay, lui, joue sur les couleurs et ce qu’il appelle leur contraste simultané. Il les fait vibrer, chanter, tourner, dans un agencement qui donne l’impression du mouvement.

Dans les deux cas, c’est de la peinture pure. Les toiles de Soulages ne représentent rien, et Delaunay, la plupart du temps, est dans l’abstraction, même si on reconnaît ici ou là un bout de la Tour Eiffel ou le fragment d’une grande roue.

Il vaut vraiment la peine de se trouver devant les œuvres pour leur donner le temps d’irradier leur présence. Elles sont souvent de grand format, particulièrement chez Soulages. Les images ci-dessus ne leur rendent pas justice. Soulages est visible chez Gianadda à Martigny jusqu’au 25 novembre et Delaunay au Kunsthaus de Zurich jusqu’au 18 novembre.

Capitalocène

J’ai entendu ce terme pour la première fois samedi dernier dans la Signature de Simon Matthey-Doret sur La Première, à écouter ici. Il proposait qu’on nomme ainsi l’ère dans laquelle nous vivons, au lieu d’utiliser le terme d’anthropocène, que d’autres proposent. En effet, ce n’est plus l’activité humaine en tant que telle qui menace de détruire la planète, disait-il, « mais l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste ».

Cette manière de poser le problème me paraît viser juste. Elle me rappelle deux choses.

La première, c’est que nous sommes prévenus depuis longtemps de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfoncés. En 1972, le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance, ne parlait pas encore de changement climatique, mais signalait le problème de la pollution thermique due à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, provoquée par l’accroissement exponentiel de l’activité humaine et de l’utilisation des énergies fossiles.

La deuxième est la prophétie de Karl Marx, selon laquelle le capitalisme mourrait de ses propres contradictions. On comprend maintenant de quelle manière cela peut arriver, mais il est assez clair qu’il ne sera pas remplacé par la société sans classes que Marx imaginait.

Alors oui, certainement, un catastrophisme éclairé vaut mieux que la politique de l’autruche.