Pas le dernier mot

Photo by Rowan Heuvel on Unsplash

Il y a quelque chose d’étrange dans la situation actuelle. Nous nous occupons de nos besoins, de nos soucis, de nos plaisirs, alors que les équilibres politiques, climatiques, culturels, religieux, sont en train de basculer, nous réservant un avenir illisible.

On voudrait que les choses se passent autrement, on voudrait que nos actions modifient la marche du monde, on voudrait préserver ce en quoi on a cru, ce pour quoi on se bat. On se décourage en réalisant à quel point les deux ou trois choses qui sont à notre portée sont sans proportion avec les problèmes et les forces en présence.

La portée de nos actions individuelles est faible, mais elle n’est pas dérisoire. On ne peut pas tout laisser aller sans résister, sans rien dire, sans rien faire. Question de conscience, de dignité. On connaît le principe : penser globalement, agir localement. Et même si la globalité devenait impensable, il faudrait continuer d’agir et de dire. Dieu merci, le prince de ce monde n’aura pas le dernier mot.

Chers détritus

Toujours fasciné par les minimalistes, je tâche de progresser à ma manière en débarrassant les choses dont nous n’avons plus besoin.

Expérience troublante, dernièrement. J’ai apporté à la déchetterie municipale des objets qui n’étaient ni du verre, ni du papier, ni du métal, ni des appareils électriques. Du bois, du plastique, des objets rembourrés, autant de déchets dits encombrants, dont l’élimination est payante. 140 kilos. Je le sais parce que l’employé les pèse pour déterminer combien je lui dois. À cinquante centimes le kilo, c’est cher. L’envie vous prend de faire du tourisme, sachant que certaines communes voisines ne font rien payer.

Mais je progresse clairement vers l’existence allégée : 140 kilos et quelques dizaines de francs en moins, c’est déjà ça.

Call Hambourg

Oui, c’est un calembour. Je l’avoue, j’aime les calembours et les jeux de mots, tout mon entourage vous le confirmera, avec un soupir de résignation.

Les mots sont fascinants. J’aime les voir, les tourner et retourner, les assembler, les disjoindre, les recombiner. La poésie naît de ces opérations, qui font jaillir des intuitions, qui donnent à penser, comme je l’ai voulu avec le titre du billet Bornes to be free.

Je me suis parfois demandé s’il n’y avait pas quelque chose de comparable dans la manière dont Heidegger utilise certains vers de Hölderlin ou les fragments les plus obscurs des philosophes présocratiques. Il en nourrit sa réflexion, il pense à partir de ces amorces poétiques, il extrapole à partir d’Héraclite et de Parménide pour faire du Heidegger. Ce sont des amorces dont le sens premier compte peu en regard de ce qu’il parvient à en tirer.

Je ne cherche pas à me comparer à un des penseurs majeurs du XXe siècle. Ni à mettre mes calembours et jeux de mots au niveau de la poésie de Hölderlin ou des intuitions de Parménide. Plutôt à identifier des amorces possibles pour aller plus loin.

Encore faut-il reconnaître qu’on peut partir pour de grands et longs voyages d’exploration ou simplement, comme ici, pour une petite balade, avec une douceur à l’intention de Heidegger :

Co-working mobile

Je n’ai jamais loué d’espace de travail lors de mes déplacements : je préfère les wagons-restaurants. J’ai déjà expliqué ici que j’aime écrire dans les trains. Le mouvement, le défilement du paysage, le balancement des wagons me paraissent propices à l’invention des idées. Une place y coûte le prix d’un café et le personnel ne pousse pas à la consommation.

Les heures du matin sont les plus favorables. Je me suis trouvé plusieurs fois dans des trains où toutes les tables étaient occupées par des gens piochant sur le clavier de leur ordinateur. On travaille davantage sur Bienne-Genève que sur Bienne-Zurich, comme si les gens qui partent en voyage s’envolaient plus souvent de Zurich que de Genève.

L’après-midi, c’est différent. Davantage de retraités de retour de balade. Ou de gens stressés, par exemple cette femme, très élégante, qui n’a pas cessé de parler fort au téléphone entre Zurich et Olten, et en gesticulant. Business is business, mais on la préférerait dans son bureau, porte fermée. Je n’ai pas toujours envie de porter des écouteurs pour couvrir le bruit des voix. Vers le soir, quand les gens rentrent du travail, le niveau sonore augmente avec les bières .

Où peut-on travailler quand on n’est pas chez soi et qu’on est descendu du train ? Les bibliothèques sont silencieuses comme des églises. Sinon, en milieu de matinée et d’après-midi, les restaurants des supermarchés sont très bien.

Le noir et les couleurs

Difficile de trouver des peintres plus différents de ce point de vue que Soulages et Delaunay. Soulages n’utilise pratiquement que le noir sur des toiles de très grand format, qui en sont parfois entièrement recouvertes.

Le noir s’anime dès qu’on se déplace. Le relief de la matière accroche la lumière et tout le tableau se met à vivre.

Delaunay, lui, joue sur les couleurs et ce qu’il appelle leur contraste simultané. Il les fait vibrer, chanter, tourner, dans un agencement qui donne l’impression du mouvement.

Dans les deux cas, c’est de la peinture pure. Les toiles de Soulages ne représentent rien, et Delaunay, la plupart du temps, est dans l’abstraction, même si on reconnaît ici ou là un bout de la Tour Eiffel ou le fragment d’une grande roue.

Il vaut vraiment la peine de se trouver devant les œuvres pour leur donner le temps d’irradier leur présence. Elles sont souvent de grand format, particulièrement chez Soulages. Les images ci-dessus ne leur rendent pas justice. Soulages est visible chez Gianadda à Martigny jusqu’au 25 novembre et Delaunay au Kunsthaus de Zurich jusqu’au 18 novembre.

Capitalocène

J’ai entendu ce terme pour la première fois samedi dernier dans la Signature de Simon Matthey-Doret sur La Première, à écouter ici. Il proposait qu’on nomme ainsi l’ère dans laquelle nous vivons, au lieu d’utiliser le terme d’anthropocène, que d’autres proposent. En effet, ce n’est plus l’activité humaine en tant que telle qui menace de détruire la planète, disait-il, « mais l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste ».

Cette manière de poser le problème me paraît viser juste. Elle me rappelle deux choses.

La première, c’est que nous sommes prévenus depuis longtemps de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfoncés. En 1972, le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance, ne parlait pas encore de changement climatique, mais signalait le problème de la pollution thermique due à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, provoquée par l’accroissement exponentiel de l’activité humaine et de l’utilisation des énergies fossiles.

La deuxième est la prophétie de Karl Marx, selon laquelle le capitalisme mourrait de ses propres contradictions. On comprend maintenant de quelle manière cela peut arriver, mais il est assez clair qu’il ne sera pas remplacé par la société sans classes que Marx imaginait.

Alors oui, certainement, un catastrophisme éclairé vaut mieux que la politique de l’autruche.

Tous les jours

Austin Kleon et Seth Godin sont des blogueurs fréquents, qui publient un billet chaque jour, tous les jours de l’année, et franchement, ils m’impressionnent. J’aimerais en être capable. Je les envie.

Sur les raisons de publier aussi souvent, voici un post de CJ Chilvers, qui donne une synthèse des avis de Seth Godin sur la question, et un billet d’Austin Kleon – à qui j’emprunte l’illustration ci-dessous. Désolé, ce sont encore des références en anglais. En français, Stephanie Booth publie fréquemment, mais pas forcément tous les jours – mais comme elle est bilingue, c’est parfois en anglais aussi.

Image empruntée au site austinkleon.com

Alors, bien sûr, chaque billet n’est pas un article de mille mots à la manière d’une dissertation avec des images et des liens, quoique cela arrive. C’est souvent plus bref, l’expression d’une idée, d’un point de vue sur un événement, une lecture, une intuition.

Beaucoup de gens font cela dans Twitter ou dans Facebook, avec l’impression de retrouver des amis. Mais la multiplication des scandales liés à Facebook et les dérives nauséabondes de Twitter sont de bonnes raisons de préférer le blog, que l’on gère soi-même en toute indépendance. Et tant pis si on n’a pas de « Like » et si les lecteurs potentiels sont moins nombreux.

Pour mieux suivre des blogs, il existe des agrégateurs RSS qui collectent les derniers billets des gens qui nous intéressent. Sur Mac et iOS, j’utilise Feeder. Autrefois, le meilleur était Google Reader. Google a supprimé ce service. Google ne veut plus qu’on lise des blogs. Facebook non plus.

Au fond, tenir un blog et suivre d’autres blogs, c’est comme entrer en résistance.

Bornes to be free

Il y a un problème lié au fait de vieillir. On a grandi dans une société régie par un ensemble de règles plus ou moins acceptées, plus ou moins respectées, auxquelles on s’est opposé au nom de valeurs meilleures, moins traditionnelles, plus en phase avec le temps. On s’est réjoui quand ces valeurs ont pris la place des anciennes. Mais la roue a tourné et les générations suivantes ont fait leur propre travail de mise à jour. Au bout du compte, on éprouve un  décalage violent avec la société dans laquelle on vit. C’est flagrant en politique, quand resurgissent des pratiques et des projets qui font peur, qui sont la négation de ce qui promettait un progrès en matière de justice sociale et de générosité. Les vieux fantômes réapparaissent et on a le sentiment que les bornes ne sont plus là où elles doivent.

Photo Marc Mongenet, Wikimedia Commons. Borne frontière franco-suisse n° 151 côté France entre Jussy et Saint-Cergues, marquée d’un S pour Savoie.

À quoi servent les bornes ? Enfoncées dans la terre, celles auxquelles je pense marquent la frontière entre deux propriétés, entre deux États. On leur prête une permanence que n’ont pas la clôture ou la haie. Chez nous, seuls les géomètres officiels sont habilités à fixer leur emplacement. « Ne déplace pas la borne ancienne, que tes pères ont posée », affirme le livre des Proverbes.

Si on dépasse les bornes, alors, dit une blague en forme de pléonasme, il n’y a plus de limites. Certains s’en effraient et d’autres s’en réjouissent, sur le mode romantique du « no limits », de la recherche de l’inexploré, de ce qui n’est soumis ni au cadastre, ni aux règlements. C’est plus exaltant, plus angoissant aussi – à supposer que cela soit possible.

Les bornes peuvent aussi se déplacer. Les lois sont la grande limite collective, mais elle est fluctuante. Dans les années 1950, le concubinage était interdit (le Valais n’a levé l’interdiction qu’en 1995), les avortements se pratiquaient dans la clandestinité, l’homosexualité était condamnée (Inès, la lesbienne de l’enfer du Huis Clos de Sartre, dit qu’elle était une « femme damnée » bien avant sa mort), et les femmes, qui n’ont obtenu le droit de vote en Suisse qu’en 1971, n’ont pu s’inscrire aux compétitions de course à pied et autres marathons qu’à partir des années 1970. On a l’impression que tout cela date du temps des dinosaures. J’en suis un et je me souviens.

Le bien a changé de visage. On a adapté la loi aux conduites. Pourquoi le regretter, si c’est pour le meilleur ? Mais on s’offusque quand des autorités, confrontées à une pollution non maîtrisée, modifient les normes officielles pour que la plage ou le lac redeviennent propres, comme par magie, juste avant la saison touristique.

De nouvelles limites ont été posées. Interdictions de fumer, interdiction de certains pesticides, limitations de vitesse sur les routes, interdiction de certaines formes de discrimination, procès contre les auteurs d’actes pédophiles, condamnation du harcèlement sexuel, etc. Le mal a changé de figure.

La morale, au sens d’une instance extérieure qui règle les comportements, est mal perçue. On se satisfait de la règle consistant à ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Pour le reste, pourvu que ce soit entre adultes consentants, à chacun son éthique. C’est aussi une limite, individuelle cette fois-ci, celle du sentiment personnel du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Selon Rousseau, il n’est pas nécessaire de savoir ce que sont le bien et le mal, il faut simplement suivre la voix de sa conscience : Ô vertu, science sublime des âmes simples, faut-il tant de peine et d’appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? demande Rousseau en conclusion de son Discours sur les sciences et les arts.

Portrait par Quentin de La Tour

Magnifique ! Mais Rousseau met deux conditions : il faut rentrer en soi-même et faire taire les passions. Pas facile d’entendre la voix de la conscience dans un monde qui nous pousse à satisfaire nos passions et à vivre dans l’extériorité. La machine économique et la puissance de son idéologie veulent nous contraindre à des révisions déconcertantes.

Dans ces conditions, pour aider la conscience défaillante, il faut des repères plus vastes, des critères plus solides que ceux du temps. Le bien, le mal, le juste, l’injuste, les vieilles bornes en quelque sorte. Des règles du jeu, un cadre dans lequel la liberté peut s’exercer au lieu de mouliner dans le vide.

Photo Kal Loftus, unsplash.com.

Quand Socrate a été condamné à mort, il a dû attendre quelques jours l’exécution de sa peine. Pendant ce temps, raconte Platon dans le Criton, ses disciples ont préparé secrètement son évasion. Quand ils sont venus le chercher, Socrate a refusé de partir. Il a expliqué à ses amis que le tribunal l’a condamné selon les lois. La sanction était injuste, mais légale. Dans ces conditions, s’évader, c’était renier les lois — les lois qui ont commandé à ses parents de le nourrir, de l’éduquer, et à la cité de fonctionner à peu près correctement. Que les lois soient pour une fois en sa défaveur ne l’autorise pas à cesser de les observer. Il doit donc accepter de boire la ciguë, sans quoi ses enseignements et son action perdraient tout crédit.

L’exemple est extrême, mais il donne à réfléchir. Le fait qu’on en parle encore lui donne raison.

Socrate, c’est une borne.

Portrait de Socrate, Musée du Louvre.

La politique du reptile

Dimanche dernier, l’initiative pour des aliments équitables a été rejetée avec 61,3% de non, et celle pour une souveraineté alimentaire exigeant une agriculture écologique et sans OGM a été refusée par 68,37% des votants.

Or, lors du premier sondage réalisé au début du mois d’août, on prévoyait une acceptation massive de ces deux initiatives, la première recueillant 78% d’opinions favorables, et la seconde 75%.

Le contraste est saisissant. Que s’est-il donc passé ? 

On a souligné que si les initiatives ont été acceptées en Suisse romande, la Suisse alémanique les a largement refusées. Mais là n’est pas le problème que je veux soulever.

Dans les deux cas, il est question d’alimentation, de nourriture. C’est un thème vital. Chacun se sent concerné. La plupart des gens ne veulent pas d’aliments inéquitables, ni une agriculture brutale, bourrée de pesticides et d’OGM, ce que le premier sondage a mis en évidence. Dès lors, les adversaires des projets ont mis en oeuvre une technique redoutablement efficace, celle qui consiste à faire peur. 

En gare d’Olten, 24 septembre 2018.

Peur de manquer, peur de ne plus trouver certains produits, peur de payer davantage pour son alimentation, peur de devoir renoncer à d’autres choses, par exemple à certains loisirs. L’affiche est réussie : une triste pénurie dans les assiettes, on sent le vinaigre du cornichon qui forme la bouche, le brocoli dans le nez, et la tristesse du regard, tout cela sur fond vert. Pas de produits animaux, même les patates ont disparu. L’agence de pub a fait du bon travail.

La théorie du cerveau triunique fournit un éclairage possible de ce qui nous intéresse ici. Le cerveau humain serait composé de trois couches qui se sont superposées au cours de l’évolution. À la base, le cerveau reptilien, commun à tous les animaux, commande les fonctions de base : survie, fuite, peur, plaisir. S’y superpose, chez les mammifères, le cerveau limbique (mémoire et émotions), puis, chez l’homme, le cortex rationnel. Cette théorie est critiquée par de nombreux scientifiques, mais a le mérite d’être facile à comprendre.

Image trouvée sur le site https://chiensetsport.com

Alors que la politique devrait s’adresser à notre cerveau rationnel, celui qui analyse, examine et prend ses décisions en fonctions de critères et de valeurs clairs, les adversaires des initiatives ont cherché à désactiver la raison en stimulant le cerveau reptilien (peur de manquer) et le limbique (peur de perdre de l’argent, des plaisirs et des gratifications).

Procédé classique et indigne, qui contribue à éloigner encore un peu plus les citoyens du souci du bien commun. Il est temps de relire le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Robert-Vincent Joule et
Jean-Léon Beauvois.

Ça marche

Il paraît que la marche est une activité philosophique. Certains en ont fait des livres, comme Roger-Pol Droit (Marcher pour philosopher) et Frédéric Gros, qui a déclaré dans une interview que la marche est un authentique exercice spirituel.

À mon sens, cette histoire de philosophie qui marche, c’est la foire aux métaphores. Mais, disait Socrate, il faut examiner. Mon expérience de marcheur occasionnel ne m’a jamais fourni d’idées toutes faites. La plupart du temps, quand je marche, je fais attention où je pose mes pieds et je ne pense à rien. Cela produit un vide mental étonnant, mais bienfaisant. C’est peut-être une forme de méditation.

La marche est une activité lente. Marcher prend du temps. C’est l’anti-vitesse, l’anti-immédiateté et, à ce titre, un exercice salutaire à une époque comme la nôtre, qui favorise l’ubiquité et l’accès instantané à tout et à n’importe quoi. Tout le contraire de ce que défendait le philosophe Max Picard (1888-1965), dont le livre L’Homme du néant, publié en 1945, expliquait que la tragédie de l’homme contemporain tient à ce qu’il vit dans la discontinuité, dans une durée volatilisée en fragments sans rapports les uns avec les autres. L’unité de la personne n’y résiste pas, et c’est ainsi qu’il s’expliquait que tel bourreau nazi pouvait aussi vivre en brave homme attentif à rendre les vingt centimes rendus en trop au bureau de tabac. Quand je lis que Picard s’inquiétait des conséquences redoutables de la radio, qui passe sans transition d’un sujet à un autre, je me demande ce qu’il dirait de notre époque. À cet égard, la marche est à coup sûr un exercice de continuité salutaire, à la faveur duquel on peut se retrouver soi-même.

On marche en fonction d’un objectif. On veut se rendre à tel endroit, gravir telle montagne, aller à son travail ou à la plage, faire une balade pour se détendre. On ne part pas à pied pour se perdre, ni pour emprunter des « chemins qui ne mènent nulle part », ces Holzwege de Heidegger. Je me méfie d’ailleurs de l’usage que ces livres sur la marche font des philosophes qui disent avoir marché. Ce sont toujours les mêmes : Rousseau, qui allait à pied de Genève à Paris, Kant et sa promenade de 17 heures à Königsberg, si régulière que les gens réglaient leur pendule sur son passage, et Nietzsche qui a arpenté l’Engadine et le Piémont, deux régions qui rendaient ses migraines plus supportables. J’allais oublier Aristote, qui aimait enseigner en marchant. Et alors ?

On marche avec son corps. C’est lent, parfois astreignant. On s’essouffle, on s’expose à la fatigue, au plein soleil, aux intempéries. On fait l’expérience de la matière et de la corporéité, on mesure combien l’état du corps influe sur notre esprit, et combien notre esprit a besoin d’un corps alerte pour bien fonctionner. « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne l’agitent », disait Montaigne. De là à dire que la marche rend philosophe, il y a… un pas que j’hésite à franchir. Si c’était vrai, la Suisse compterait des centaines de milliers de philosophes.

Mais la marche est précieuse. Elle est l’occasion d’un autre rapport au temps, à l’espace et au corps. Avec elle, on se réapproprie l’univers autrement que par la technique, qui offre tout, mais sur le mode du virtuel. La marche ouvre un répertoire d’expériences et de prises de contact avec la matérialité du monde. Elle est parfois le seul moyen d’accéder à des endroits où les voitures ne vont pas et où les hélicoptères ne peuvent pas atterrir. Et c’est l’émerveillement devant des paysages d’une beauté incroyable.

La philosophie peut venir ensuite. Ça lui fera du bien, et à nous aussi. C’est comme ça que ça marche.