Ça marche

Il paraît que la marche est une activité philosophique. Certains en ont fait des livres, comme Roger-Pol Droit (Marcher pour philosopher) et Frédéric Gros, qui a déclaré dans une interview que la marche est un authentique exercice spirituel.

À mon sens, cette histoire de philosophie qui marche, c’est la foire aux métaphores. Mais, disait Socrate, il faut examiner. Mon expérience de marcheur occasionnel ne m’a jamais fourni d’idées toutes faites. La plupart du temps, quand je marche, je fais attention où je pose mes pieds et je ne pense à rien. Cela produit un vide mental étonnant, mais bienfaisant. C’est peut-être une forme de méditation.

La marche est une activité lente. Marcher prend du temps. C’est l’anti-vitesse, l’anti-immédiateté et, à ce titre, un exercice salutaire à une époque comme la nôtre, qui favorise l’ubiquité et l’accès instantané à tout et à n’importe quoi. Tout le contraire de ce que défendait le philosophe Max Picard (1888-1965), dont le livre L’Homme du néant, publié en 1945, expliquait que la tragédie de l’homme contemporain tient à ce qu’il vit dans la discontinuité, dans une durée volatilisée en fragments sans rapports les uns avec les autres. L’unité de la personne n’y résiste pas, et c’est ainsi qu’il s’expliquait que tel bourreau nazi pouvait aussi vivre en brave homme attentif à rendre les vingt centimes rendus en trop au bureau de tabac. Quand je lis que Picard s’inquiétait des conséquences redoutables de la radio, qui passe sans transition d’un sujet à un autre, je me demande ce qu’il dirait de notre époque. À cet égard, la marche est à coup sûr un exercice de continuité salutaire, à la faveur duquel on peut se retrouver soi-même.

On marche en fonction d’un objectif. On veut se rendre à tel endroit, gravir telle montagne, aller à son travail ou à la plage, faire une balade pour se détendre. On ne part pas à pied pour se perdre, ni pour emprunter des « chemins qui ne mènent nulle part », ces Holzwege de Heidegger. Je me méfie d’ailleurs de l’usage que ces livres sur la marche font des philosophes qui disent avoir marché. Ce sont toujours les mêmes : Rousseau, qui allait à pied de Genève à Paris, Kant et sa promenade de 17 heures à Königsberg, si régulière que les gens réglaient leur pendule sur son passage, et Nietzsche qui a arpenté l’Engadine et le Piémont, deux régions qui rendaient ses migraines plus supportables. J’allais oublier Aristote, qui aimait enseigner en marchant. Et alors ?

On marche avec son corps. C’est lent, parfois astreignant. On s’essouffle, on s’expose à la fatigue, au plein soleil, aux intempéries. On fait l’expérience de la matière et de la corporéité, on mesure combien l’état du corps influe sur notre esprit, et combien notre esprit a besoin d’un corps alerte pour bien fonctionner. « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne l’agitent », disait Montaigne. De là à dire que la marche rend philosophe, il y a… un pas que j’hésite à franchir. Si c’était vrai, la Suisse compterait des centaines de milliers de philosophes.

Mais la marche est précieuse. Elle est l’occasion d’un autre rapport au temps, à l’espace et au corps. Avec elle, on se réapproprie l’univers autrement que par la technique, qui offre tout, mais sur le mode du virtuel. La marche ouvre un répertoire d’expériences et de prises de contact avec la matérialité du monde. Elle est parfois le seul moyen d’accéder à des endroits où les voitures ne vont pas et où les hélicoptères ne peuvent pas atterrir. Et c’est l’émerveillement devant des paysages d’une beauté incroyable.

La philosophie peut venir ensuite. Ça lui fera du bien, et à nous aussi. C’est comme ça que ça marche.