Introduction

Pages 9-13.

Parler de la vie et de la foi paraît hors de propos : qu’avons-nous à faire aujourd’hui d’une réflexion qui se réfère à la révélation chrétienne ? À l’opposé des États-Unis, où les élections présidentielles manifestent l’importance des valeurs religieuses, à l’opposé des pays où domine l’islam, l’Europe semble avoir tourné le dos à son passé chrétien et se cherche on ne sait trop dans quelle direction, hésitant à céder à l’ivresse d’une liberté tout de même angoissante par l’invisibilité de ses limites, désireuse d’un sens qu’elle attend des philosophes ou, à défaut, de ceux ou celles qui ne cessent de s’ériger en maîtres de sagesse tout disposés à communiquer le secret du bonheur. Les religions institutionnelles, autrement dit le christianisme, semblent avoir perdu toute pertinence dans les préoccupations des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

Pourtant, la préoccupation religieuse reste. Multiforme, imprévisible, loin des institutions. En Suisse, au moment où l’on se résout à supprimer des postes de pasteurs, 90 % de la population affirme prier régulièrement. Sur les tables des libraires s’empilent les ouvrages qui abordent la question religieuse d’une manière ou d’une autre. De toutes les manières même. Tel auteur écrit, littéralement, Contre Dieu, rejoignant cet autre qui estime que tout est bon dans le christianisme, sauf Dieu [1] ou celui qui, il y a quelques années, dénonçait «l’idole monothéiste». Michel Onfray veut opposer l’«athéologie» à la théologie; de son côté, Luc Ferry propose un «rapport laïque au christianisme» [2]. Le pape, enfin, voudrait voir la foi et la raison comme deux ailes qui permettent à l’homme de s’élever vers Dieu en évitant le Charybde du rationalisme athée et le Scylla de l’illuminisme exalté.

On n’est guère plus avancé puisque, quand Dieu n’est pas nié ou refusé, on le ramène à l’échelle humaine, ce qui n’est pas sans ironie après des siècles de critique de l’anthropomorphisme. À moins que, comme Benoît XVI ou Jean Paul II, on ne renoue avec une pensée de style thomiste, elle-même enracinée dans la philosophie d’Aristote, 400 ans avant Jésus-Christ.

Comment choisir entre ces divers courants ? Est-ce même possible ? Faut-il travailler avec ceux qui veulent rapatrier en l’homme ce qu’on aurait trop longtemps projeté sur un dieu imaginaire ou fantasmatique ? Poser avec d’autres la question des rapports entre Dieu et la science ? S’atteler à une lecture humaniste du christianisme ? Le dissoudre dans une spiritualité plus large ? Ramener la religion à une affaire strictement privée, la morale commune s’occupant du reste, l’obéissance à la loi, le respect des droits humains et la charité envers les démunis ? [3]

À mon sens, le rapport contemporain au divin se caractérise fondamentalement par la fuite. Beaucoup de ceux qui prétendent le thématiser s’efforcent bien plutôt de l’exorciser. J’aimerais pour ma part en parler autrement, persuadé que notre situation d’hommes est marquée par l’intrusion de l’absolu dans la trame de nos vies; c’est même à cette lumière que deviennent lisibles nos existences et, qui sait, les tragédies du temps. Cette conviction a grandi en moi depuis que j’ai vécu l’irruption de Dieu dans ma vie. Ce «coup de grâce» a bouleversé mon existence et renversé mes valeurs. Dieu merci, je ne m’en suis jamais complètement remis.

L’absence de vrai débat à propos du christianisme et de Dieu tient à ce que la foi chrétienne telle que je la comprends n’y trouve pas de défenseurs. Serait-ce qu’elle n’est plus défendable ? Je crois au contraire qu’il est temps de faire valoir le point de vue différent que je revendique, même si l’incroyance s’affirme comme seule capable de garantir des sectes et de propager la tolérance, dès lors que toutes les illusions se sont évanouies. Allons donc ! Si nous étions vraiment des individus cohérents, guidés par notre seule raison, nous ne croirions probablement plus à rien ni personne. Mais nous ne sommes pas conséquents ; la raison fournit à la demande tous les alibis nécessaires à justifier aussi bien nos passions que n’importe quelle position philosophique ou morale. Cioran l’a bien compris : «Lors même qu’il s’éloigne de la religion, l’homme y demeure assujetti; s’épuisant à forger des simulacres de dieux, il les adopte ensuite fiévreusement: son besoin de fiction, de mythologie triomphe de l’évidence et du ridicule.» [4] On ne compte plus les proclamations d’athéisme qui s’accompagnent d’attitudes superstitieuses dans d’autres domaines, le jeu, l’astrologie, l’idéologie, et même la prière.

Le XXe siècle nous a appris que tout est justifiable, puisque les deux grands totalitarismes ont justifié l’injustifiable. Le rationalisme s’y est si gravement discrédité que toutes ses affirmations doivent être réévaluées, à commencer par celles qui récusent la foi [5]. Il ferait mieux de se donner des règles de bonne conduite, à la manière des banques qui veulent s’interdire de nouer des relations d’affaires avec des clients suspects d’actions criminelles. Car, de même qu’on ne cesse pas de fréquenter les femmes du fait que certaines se prostituent, il n’est pas possible de renoncer à la rationalité quand bien même la raison s’est avilie jusqu’à justifier l’abomination nazie ou la servitude de peuples entiers au nom de l’idéal prétendument communiste. Où trouver le point de vue propre à instruire le procès du rationalisme en raison des crimes dont il a été l’alibi ? À quelle pierre de touche confronter la rationalité ? Sur quel critère invariable, sur quel pôle magnétique de la pensée notre raison pourrait-elle s’appuyer ? La réponse est toute prête : il n’existe rien de tel. La mienne aussi: c’est la foi chrétienne fondée sur ce que Dieu révèle de lui-même, mais comprise autrement que ce que la tradition chrétienne a généralement dit.

Je sais bien qu’une telle prétention est de nature à choquer tous ceux et celles qui estiment que la raison n’a de comptes à rendre qu’à elle-même et qui saluent comme une libération décisive le divorce qui a séparé la philosophie de la théologie. À la manière de Tertullien, mais pour des raisons opposées, ils pensent qu’il n’y a rien de commun entre Athènes et Jérusalem. Car la foi a mauvaise réputation. Je ne connais pas de philosophe qui lui reconnaisse un statut privilégié. Au mieux, elle est un degré inférieur de connaissance. Régulièrement en procès, on l’oppose à des adversaires dont on est sûr par avance qu’ils l’enverront voler dans les cordes. Victoire de la science contre la foi par K.-O. technique, victoire de la raison au premier round, victoire des Lumières sur la foi aveugle, de l’esprit critique sur l’esprit de croyance — on a presque honte d’assister à de tels combats tant ils semblent inégaux. La foi, ce serait l’illusion, la canne de l’aveugle, le refus d’ouvrir les yeux, d’user de sa raison, le refuge de l’autruche contre l’évidence, l’aliment premier du fanatisme et de l’intégrisme, le fonds de commerce de toutes les sectes. Hélas, on trouve sans peine des exemples propres à étayer chacun de ces jugements.

Loin de moi le projet de redonner crédit à des inepties, des sottises, des erreurs ou des mensonges pour réhabiliter la foi, mais la caricature masque un peu trop commodément le nerf de l’affaire. C’est pourquoi je demande qu’on essaie un autre point de vue. Héritiers de deux mille ans d’histoire du christianisme et de deux mille cinq cents ans d’histoire de la philosophie, nous avons non seulement le droit, mais le devoir de procéder à un inventaire des richesses, détresses, pertes et profits qui se sont accumulés. Pas question d’accepter d’emblée que tous ceux qui se disent chrétiens parlent valablement du christianisme ; pas question non plus de mettre au compte exclusif des chrétiens la suite des horreurs commises au nom de Dieu par des chefs politiques et militaires trop heureux de (ou trop trompés sur eux-mêmes pour) se servir du levier de la conviction religieuse pour galvaniser leurs troupes. Il est temps de penser autrement.

C’est avec le sentiment d’arriver tard que je propose ce livre tissé de réflexions intempestives, déphasées, sans solutions toutes faites, sans réponses à tout. Rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui lui appartient. Même si César fait mine de servir Dieu. Et surtout si César se prend lui-même pour Dieu.

© Jean-François Jobin 2010

Notes

  1. Richard Rorty, dans un entretien à Construire no 49 du 4 décembre 1996.
  2. Luc Ferry, L’Homme-Dieu, ou le sens de la vie, Grasset, 1996, p. 243.
  3. Cf. Roland J. Campiche, Les deux visages de la religion — Fascination et désenchantement, Labor et Fides, 2004.
  4. E.M. Cioran, Précis de décomposition, Gallimard, coll. Idées, s.d., p. 7
  5. Le nazisme et le communisme stalinien ne se sont jamais présentés comme des religions (sauf en un sens dérivé), mais comme des positions rationnellement légitimées.

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