Panne sèche

Là, je l’avoue, je sèche. De quoi vais-je parler, où trouver mes sujets ? Je n’imagine pas évoquer le pavage de la place derrière la maison, ni le départ de mes filles après une visite de plusieurs jours, ni les courses que nous avons faites ce matin, ni de la canicule dont tout le monde parle et se plaint. Je voudrais aborder des choses plus…. plus je ne sais pas quoi, plus smart, plus relevées, plus à même de faire dire à mon lecteur ou à ma lectrice : qu’est-ce qu’il est bien ce mec, il écrit des choses incroyables.

Le pire serait d’écrire un billet sur la difficulté d’écrire un billet. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », tranche Wittgenstein en conclusion de son Tractatus. Mais nous ne sommes pas dans un livre de philosophie, et même, il y aurait de la lâcheté à renoncer à évoquer ce qu’il est difficile de nommer, de décrire, et qui pourtant s’impose à nous tantôt avec force, tantôt d’une manière si ténue et évanescente qu’on craint de le confondre avec un produit de l’imagination. C’est le travail des artistes, avec des mots, des couleurs et des formes, avec des sons ou des installations. Mettre cela en forme, le manifester de manière sensible, le donner à expérimenter comme jamais auparavant.

Alors, pourquoi ce blog ? Comment le situer parmi les autres, ceux qui donnent des conseils pour bien organiser sa vie, son bureau, sa maison, sa santé, ceux qui donnent des recettes de cuisine, des recommandations de produits ? Ce n’est pas mon rayon. J’essaie de déployer mes antennes, de noter ce qui me frappe, m’intéresse, me navre, ce qui fait sens d’une manière ou d’une autre. J’ai mis un mot-clé, Zeitgeist, pour nommer ce qui capte l’esprit du temps, parfois dans de petites choses. En ce sens, il y aurait des choses à dire à propos du pavage des places, des relations familiales et des produits qu’on trouve dans les supermarchés, parce qu’on peut y déceler des indices des changements de la société dans laquelle nous vivons. Comme pour écrire les Mythologies d’aujourd’hui, à la manière de Roland Barthes élucidant les traits de la société française de la fin des années 1950 en parlant de la nouvelle Citroën, de la publicité Panzani et du Tour de France.

L’examen, donc la critique du temps présent, par le petit bout de ma lorgnette. On n’est peut-être pas plus avancé au bout du compte mais, au moins, on commence à savoir de quoi il est question.

Non, en haut à droite, ce n’est pas un chat en mauvais état, mais une genouillère abandonnée pendant la pause

Qui dit moins ?

J’ai parlé il y a quelque temps de ce documentaire sur Netflix, The Minimalists. Je suis tombé sur un nouveau personnage intéressant, Cédric Waldburger, qui affirme se contenter de 64 objets personnels, dont il publie la liste, et qui a renoncé à son appartement. En revanche, un point sur lequel il est loin d’être minimaliste est celui des affaires, car il se présente lui-même comme un “serial entrepreneur”; à 30 ans, il a créé plusieurs entreprises.

Alors, bien sûr, nombreux sont les domaines sur lesquels je ne pourrai jamais régater avec quelqu’un comme lui, ne serait-ce que parce qu’il ne boit que de l’eau, ne possède aucun livre et ne porte que du noir pour éviter de perdre du temps à se demander quelle couleur choisir. Que ferais-je sans ma cafetière, ma cave et ma bibliothèque ? Et sans mon domicile, puisque je ne voyage pas 300 jours par an, d’avion en avion et de chambres d’amis en locations Airbnb ?

Tout de même, je m’interroge et je regarde autour de moi. De quoi suis-je encombré ? Quels sont les objets que je n’ai pas utilisés depuis plus de 90 jours, ou depuis plus de 10 ans ? Mes livres sont choisis en partie pour constituer une bibliothèque de consultation, en partie pour être lus et, qui sait, relus parce qu’ils m’ont plu. Je trouve que ce sont de bonnes raisons et, sur ce point, Ryan Holiday ne me contredira pas. Il n’empêche que chaque expédition à la déchetterie du Poirier au Chat a un petit goût de victoire quand j’y débarrasse quelque vieillerie. Un petit goût bizarre aussi quand, l’autre jour, j’ai éliminé deux gros paquets de documents dont je suis servi dans mon enseignement, supports de cours, préparations, et même de vieux transparents pour la rétroprojection, qui m’ont coûté des heures de travail. Des kilos de science désormais hors d’usage.

C’est décidé : je vais continuer de réduire mon empreinte matérielle, mais zéro déchet, ce n’est pas pour tout de suite.

Les autres, version RCO

Les autres, on les aime bien quand ils nous ressemblent. S’ils sont très différents, on les aime aussi, mais à distance, par exemple chez eux, quand on fait du tourisme. L’altérité nous fascine à condition que les gens se trouvent dans les catégories ou les endroits dans lesquels on les attend. Elle devient inquiétante  si les autres sont comme nous, sauf sur un point par lequel ils nous deviennent étrangers : l’âge, le statut social, l’orientation sexuelle, l’engagement religieux, les positions politiques, etc. L’inquiétude augmente si j’ai l’impression qu’ils remettent en question mes positions et mes valeurs.

Une ethnologue américaine, Suzanne Harding, a observé de près ce phénomène quand elle a décidé de s’intéresser aux chrétiens fondamentalistes de son pays. Elle en parle dans un article qu’on peut lire ici. Ses collègues ne comprenaient pas qu’elle s’intéresse à des gens réputés pour leur hostilité envers la science, l’intelligence et la culture, à des conservateurs fermés au progrès, probablement racistes et homophobes. Pourquoi eux ? As-tu des sympathies pour eux ? En fais-tu partie ? Rien de cela chez Harding, dont la démarche obéissait à une curiosité pour un groupe important, mais peu étudié. Elle était surprise qu’on vienne avec des questions qu’on ne lui aurait jamais posées si elle s’était intéressée à peuple des antipodes, inquiète aussi parce qu’elles lui rappelaient les interrogatoires du temps du maccarthysme : Are you, or have you ever been a communist ? C’est à partir de là qu’elle a forgé le terme de Repugnant Cultural Other. Pas besoin de traduire; cela s’abrège en RCO.

Portrait d'Alan Jacobs
Alan Jacobs

Alan Jacobs a repris et développé ce concept dans son livre How To Think. Le dénigrement réciproque des chrétiens et des universitaires, il le vit concrètement parce qu’il appartient aux deux groupes, chacun étant le RCO de l’autre. Quand il entend les universitaires parler des chrétiens, il pense que ce n’est pas juste, qu’ils ne comprennent pas vraiment les gens avec lesquels ils sont en désaccord. Et c’est pareil quand les chrétiens parlent des universitaires. Le problème vient de ce qu’on aime le consensus et que, pour être reconnu, on caricaturera les autres autant qu’il le faudra pour mieux se sentir au chaud dans son groupe. Jacobs cite aussi Marilynne Robinson, qui, dans un livre sur la perception du mouvement puritain (un extrait ici), soulignait notre empressement collectif au dénigrement, quand la récompense est le plaisir de partager une attitude socialement approuvée.  Plus un terme est utile pour marquer mon appartenance à un groupe, moins je serai intéressé à vérifier la validité de ma compréhension de ce terme, dit Jacobs, qui cite encore T.S. Eliot : Quand nous ne savons pas, ou quand nous ne savons pas assez, nous avons tendance à remplacer la pensée par les émotions. 

Les avis non autorisés suscitent l’incompréhension et le rejet. Mais peut-on laisser la diabolisation de l’autre faire son chemin dans notre société sans prendre la peine (le mot est juste) de réfléchir, de penser, de se décentrer de ses propres conceptions ? Le livre de Jacobs appelle à lutter contre les préjugés et le dénigrement systématique des uns par les autres. Quand des relations de respect mutuel sont établies, les adversaires peuvent enfin débattre dans des conditions correctes et, qui sait, se découvrir des points communs : mêmes goût musicaux, même intérêt pour tel auteur, une passion commune pour le ski ou la botanique, que sais-je. La peine a aussi ses récompenses.

Baselitz

Je ne suis pas historien de l’art, mais j’aime visiter les expositions de peinture. J’ai donc payé mes 25 francs pour visiter la rétrospective Baselitz à la Fondation Beyeler, et j’ai aussi visité l’exposition de ses dessins au Musée des Beaux-Arts de Bâle.

Je ne sais pas comment vous visitez les expositions de peinture ni ce que vous y cherchez. Pour moi, il y a toujours une part de mystère, et souvent c’est elle qui me confirme que je suis devant une œuvre de valeur. L’émotion ressentie fait pareil. Ce qui gâche le mystère et stérilise l’émotion, c’est la banalité ou le sentiment qu’il y a un truc, un artifice, une facilité. Je voudrais toujours croire que l’oeuvre d’art ouvre des perspectives, qu’elle donne à voir autrement, qu’elle révèle quelque chose d’inaperçu avant elle. Et je ne suis pas hostile par principe à ce qu’elle soit plaisante. Mais bon, c’est comme en tout, il n’y a pas que des chefs d’œuvre, et les peintres les plus célébrés ont aussi produit des choses sans intérêt.

À force de fréquenter les musées et les fondations, je m’aperçois qu’il en va de la peinture comme de beaucoup d’autres choses : on montre ce qui marche, et ce qui fait accourir le public, c’est la peinture moderne d’il y a cent ans. Les impressionnistes par-ci, Monet par là, Cézanne, les débuts de l’abstraction avec l’avant-garde russe, le Blaue Reiter, Kandinsky, le cubisme et Picasso. Le public se fait plus rare devant les œuvres de la deuxième moitié du XXe siècle et du XXIe, parce que le temps et les sédimentations de la critique n’ont pas encore clairement désigné les classiques et les “valeurs sûres”. Dans ces conditions, on craint de ne pas comprendre et de se faire avoir.

Georg Baselitz dans une vidéo projetée à la Fondation Beyeler

Du coup, une rétrospective des œuvres de Georg Baselitz, qui fête ses 80 ans cette année, est une aubaine : voici enfin un contemporain (encore) vivant et célébré. Le public est présent – et moi aussi.

Ses peintures sont souvent très grandes. Leur taille impose leur présence. J’y trouve la volonté de choquer, très présente à ses débuts dans les années 1960, par exemple dans une toile où un personnage masculin déformé semble se masturber, ou dans une sculpture présentée à la Biennale de Venise en 1980, un grand personnage au bras tendu, dans lequel les médias ont vu un salut hitlérien. Les tribunaux et les polémiques ont certainement installé sa réputation.

Porträt Elke I (1969)
Portrait d’Elke retourné

Plus tard, il est devenu le peintre qui retourne ses toiles. Les sujets sont tout à fait reconnaissables : un aigle, un portrait de sa femme Elke, mais les tableaux sont présentés à l’envers, la tête en bas. Les notices de l’exposition disent que les tableaux n’ont pas été retournés après l’exécution, mais peints directement tels qu’ils sont exposés. Je veux bien le croire, mais c’est troublant quand on retourne le tableau. Quoi qu’il en soit, ce mode de faire tourne au procédé et à la marque de fabrique de Baselitz. Ce serait pour lui le moyen de libérer le tableau du motif. Je vois surtout le motif retourné, et je me lasserais si ce n’était que cela. Avec les années, on voit que sa peinture évolue. Les toiles sont de plus en plus travaillées et torturées, poignantes, comme dans cette série ‘45 (1989) présentée au sous-sol, vingt œuvres accrochées sous forme de frise, qui évoquent les derniers moments de la deuxième guerre mondiale, et en particulier le bombardement de Dresde.

Une partie de la série ’45

Baselitz s’est expliqué avec l’histoire de l’art, reprenant des éléments présents chez certains peintres, ou des motifs célèbres, comme ici son interprétation à la tronçonneuse des Trois Grâces qui, dans la mythologie grecque, sont les déesses du charme, de la beauté et de la créativité :

Sculpture en bois dans le parc de la Fondation Beyeler

Il reprend aussi des motifs de ses propres peintures, par exemple le portrait de sa femme Elke.

Portrait de Elke (2017)

Les œuvres les plus récentes sont celles qui me touchent le plus.

2006

Le couple ci-dessus, et Avignon ade (2017), un autoportrait monumental fendu en deux.

Avignon Ade (2017)

Oui, derrière le procédé de la tête en bas qu’on finit par oublier, il y a la douleur, la révolte, la paix parfois, et une forte présence de la mort qui rôde et qui attend.

Le temps paisible

Sylvain Tesson a écrit Dans les forêts de Sibérie. Il y tient le journal des mois de février à juillet 2010, qu’il a passés en solitaire dans une petite cabane au bord du lac Baïkal, à des heures de marche de ses voisins les plus proches. Son ermitage lui a donné l’occasion de faire des observations intéressantes. En voici trois où il est question du temps, de la tenue d’un journal intime et du désir. Elles rachètent son côté donneur de leçons, parfois irritant ailleurs dans le livre.

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont.

Tout ce qui reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à ma mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.

J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée – à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée.

Nous jouons sur la plage. Je leur lance l’os de cerf déniché par Aïcha. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m’apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l’instant. Notre péché à nous autres, les hommes, est d’avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d’objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son « va chercher ! ». Le chien a admirablement réglé le problème du désir.

Pages 72, 137-138 et 155-156 de l’édition Gallimard parue en 2011..

Stoïcien

Je ne suis pas stoïcien. Je ne crois pas que le salut réside dans la maîtrise de soi, qui s’atteint (peut-être) à force de se tenir éloigné des choses qui réjouissent les autres, ou de celles dont ils souffrent. L’absence de souffrance (apathie) n’est pas mon objectif premier.

Cela dit, pas question de se laisser agiter par tous les désirs et toutes les envies, surtout quand elles sont créées de toutes pièces par le monde dans lequel nous vivons. Il faut un filtre, une ligne de défense, des moyens de faire face, et certaines maximes stoïciennes sont utiles quand il faut mettre de la distance entre le surgissement des désirs et la décision de donner suite ou non à leur tonitruant ou insidieux appel.

Celle-ci par exemple : si tu veux avoir tout ce que tu veux, il suffit de ne vouloir que ce que tu peux avoir. Elle ressemble à une blague, mais c’est une pensée profonde. Pour les stoïciens, par exemple Épictète dans son Manuel, il est impératif de maîtriser nos représentations, de comprendre que les idées et les images que nous nous faisons des choses ne sont pas identiques aux choses qu’elles désignent. Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle.

Ryan Holiday sur Amazon

Le stoïcisme est ancien. Il a connu ses heures de gloire dans l’Antiquité grecque et romaine et pendant la Renaissance. Peu de gens s’affirment stoïciens aujourd’hui, mais j’en connais au moins un, Ryan Holiday, 30 ans, écrivain américain, spécialiste du marketing et des médias, qui professe vivre en stoïcien et qui s’exprime abondamment à ce sujet en livres, articles et billets sur son blog ou celui d’autres qui l’accueillent. Il n’est pas traduit en français pour le moment, mais peu importe. Je trouve intéressant de voir comment il aborde le stoïcisme au quotidien, par exemple dans cet article où il commente 21 épigrammes, pas tous stoïciens d’ailleurs, qui, selon lui, devraient nous conduire dans nos choix et nos existences.

Si vous lisez la langue de Shakespeare et de Donald Trump, allez vous faire votre opinion.

Minimalistes

Il y a deux manières d’être minimaliste : celle qui consiste à en faire le moins possible, et celle qui consiste à vivre en s’entourant du moins de choses possible. C’est la deuxième qui m’intéresse ici, car j’ai de la peine à supporter la première.

Le terme est utilisé par Joshua Fields Millburn et Ryan Nicodemus, deux Américains qui ont tenté le pari de la simplicité et de l’existence désencombrée. Ils en parlent sur leur site The Minimalists et dans un « documentaire sur les choses importantes » qui les montre en tournée des USA pour la promotion de leur livre Essential. Le film est sur Netflix, Vimeo et d’autres réseaux. Il est agréable, informatif, jamais moralisateur ni pesant.

Les deux « minimalistes » y parlent de leur propre expérience et présentent des gens qui ont fait un pari analogue. Il y a celui dont toutes les possessions tiennent dans deux grands sacs; techniquement sans domicile fixe, il ne s’en plaint pas. Il y a ceux qui vivent dans des maisons minuscules où ils s’entourent du strict minimum et se déclarent plus heureux qu’avant. Un homme raconte comment il a quitté son emploi sur-le-champ quand on lui a offert une place d’associé dans la banque où il travaillait, tellement il craignait de mener une existence semblable à celle de son patron. Des blogueurs que j’ai suivis un temps (Patrick Rhone, Leo Babauta) viennent donner leur point de vue, et je les ai retrouvés comme on retrouve de vieux copains.

Mon problème, c’est que je suis toujours tenté d’embrayer sur ce genre de projets. Je ne pouvais pas ne rien faire, et j’ai commencé par minimaliser (un peu) mon bureau. J’ai vidé les deux tirettes, je les ai passées sous le robinet, puis regarnies des seuls éléments que j’utilise encore. J’ai pu jeter pas mal de choses. J’ai continué avec deux tiroirs contenant du matériel de bureau, et le tri a été sévère. À mon étonnement, c’est une activité jubilatoire, quasi addictive. Une fois qu’on a commencé, on a de la peine à s’arrêter. Dans l’idéal, je n’aurais dû garder qu’une plume, un stylo bille et un crayon. J’en suis encore loin, mais je progresse.

Des regards sur la Suisse étrangement familiers

L’exposition « Étrangement familier. Regards sur la Suisse » se tient au Fotomuseum de Winterthour à l’initiative de la Fondation Suisse pour la Photographie, en coproduction avec le Musée de l’Élysée et avec le soutien de Suisse Tourisme. Cinq photographes étrangers ont été invités à donner leur vision de la Suisse.

Ma visite a été trop rapide. Je ne me suis pas donné le temps d’une immersion suffisante, gêné par la voix criarde d’une femme qui donnait une sorte de formation à un groupe de personnes que je suppose malentendantes. Quelques impressions tout de même.

Les cinq photographes invités ont tous choisi un fil conducteur. Le photographe américain Shane Lavalette s’est rendu dans les douze localités où Theo Frey, photographe documnentaire, était allé travailler dans le cadre d’un mandat pour l’exposition nationale de 1939. Il livre quelques images intéressantes, mais ce sont les planches de contact de Frey qui ont le plus retenu mon attention.

Alinka Echeverría (Mexique/GB) a choisi une approche psycho-sociologique : les adolescents, les jeunes entre l’enfance et l’âge adulte, ou quand les frontières se brouillent entre les générations, les genres, etc. J’ai trouvé cette démarche très convenue mais, heureusement, les images valent mieux qu’elle. Soit dit en passant, parler de frontières qui se brouillent et de catégories qui se confondent revient à poser l’existence de ces frontières et de ces catégories. On les réactive d’autant plus qu’on les nie.

Le troisième regard met en scène les hauts lieux touristiques dans les deux sens du mot : ils sont incontournables et ils sont en altitude. Le Pilate, le Schilthorn, le Harder Kulm à Interlaken, et d’autres encore. Les « tableaux photographiques » de de Simon Roberts (GB) jouent sur une double mise en abîme : il photographie ceux qui se photographient, dans des endroits qui surplombent de vertigineux précipices. Les touristes se trouvent exactement à l’endroit requis par l’esthétique générale de l’image. Bien joué.

Je n’ai pas du tout adhéré à la démarche d’Eva Leitolf (Allemagne) dans sa série « Matters of negociation ». Les mots font sens, mais les images présentées en regard sont sans rapport, alors que j’espérais que sa série, qui interroge le plus le terme « patrie », ferait écho à l’exposition de Lenzbourg dont j’ai parlé dans le billet précédent. Mais non. On peut souligner que le paysage d’un côté de la frontière ressemble furieusement à celui qui se trouve de l’autre côté, mais cela me paraît de peu d’intérêt, surtout quand les images sont aussi plates.

Finalement, ce sont les photographies du Chinois Zhang Xiao que j’ai préférées. Son regard frais, moins surchargé de références que celui des quatre autres, se sert du cours du Rhin comme fil conducteur. Ses images existent pour elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin des explications théoriques sans lesquelles celles de ses collègues perdent une partie de leur intérêt.

L’exposition est encore visible jusqu’au 7 mai 2017 à Winterthour. Elle sera reprise au Musée de l’Elysée à Lausanne du 25 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

« Heimat » à Lenzbourg

Le terme « Heimat » n’a pas d’équivalent en français; on pense patrie, mais la patrie, c’est le pays des pères, le Vaterland. Comment rendre le « Heim », le chez-soi, là où on est à la maison ? Le pays natal ? Le berceau ? L’exposition Heimat à Lenzbourg donne des éléments de réponse, qui s’appuient en particulier sur une vaste enquête auprès de la population à l’occasion de douze fêtes foraines.

Design Studio Roth&Maerchy

Cette espèce de Luna Park pour égarés en recherche de leur lieu propose une succession de stations et d’expériences d’où l’on ressort décontenancé et surpris. C’est donc l’occasion d’une visite patriote dépaysante, en allemand, français et anglais. À l’entrée, demandez la documentation en français et un sac de jetons pour francophones.

Où s’est-on senti le plus chez soi et en sécurité que dans le ventre maternel ? Une première station immersive, son et lumière, tente de reproduire quelque chose de cet univers à l’usage de ceux et celles pour qui c’est un lointain souvenir.

Dès qu’on en sort, on doit traverser des couloirs qui doivent nous faire peur. Pourquoi ? Parce que la Heimat serait située quelque part entre la nostalgie et la peur, selon le psychologue Fritz Riemann.

On revient ensuite à soi pour une séance de psychanalyse devant un écran. Le mien est resté bloqué sur l’allemand en dépit de mes efforts pour l’avoir en français : j’avais peut-être les mauvais jetons. Il s’agit de répondre à des questions. On nous demande de bien répondre, car les réponses permettront de déterminer l’endroit où l’on est vraiment chez soi – et de recevoir un « acte d’origine » tout à la fin. Cette psychanalyse a des accents lacaniens, puisqu’on passe immédiatement après au stade du miroir dans une salle des glaces plus ou moins déformantes, où l’on est confronté à sa propre image.

La salle suivante invite à rencontrer d’autres personnes. Cela se veut personnel, presque intime, car on pénètre dans des maisonnettes contenant leurs objets familiers, avec leur témoignage en vidéo ou en audio seul. J’ai ainsi fait la connaissance d’une étudiante musulmane de Genève, d’un jeune homme qui a trouvé sa heimat en devenant femme, d’un geek qui est partout chez lui à condition d’avoir une bonne connexion internet, et d’une Américaine qui ravive ses origines suisses en cuisinant une soupe au schabziger.

Ausstellung_Heimat_Stapferhaus_Lenzburg – Photo : Anita Affentranger

Où suis-je donc par rapport aux autres ? Dans la salle suivante, mon portrait est projeté au plafond avec celui des autres visiteurs présents dans la salle (les jetons reçus à l’entrée permettent manifestement de nous tracer), d’abord au milieu de la galaxie, puis par rapport à deux grands axes : distance/proximité et changement/continuité. Ma tête n’occupe pas le même lieu que celle de mes voisins, c’est clair.

Ausstellung_Heimat_Stapferhaus_Lenzburg – Photo : Anita Affentranger

La grande roue, à laquelle on accède ensuite, est censée favoriser la rencontre effective avec d’autres personnes, connues ou non, mais c’était le matin, nous étions peu nombreux et je me suis retrouvé seul dans ma nacelle pour trois petits tours au soleil.

Ausstellung_Heimat_Stapferhaus_Lenzburg – Photo : Anita Affentranger

La patrie est thématisée dans une salle plus didactique, en forme de jardin public. Qu’est-ce qu’un vrai Suisse ? Chacun se prononce en votant et les résultats sont rendus visibles. Quels sont les différents statuts des étrangers ? D’où viennent les passeports ? C’est la patrie au sens de nation, les règlements, les droits des uns et des autres, les règles du vivre ensemble.

Ausstellung_Heimat_Stapferhaus_Lenzburg – Photo : Anita Affentranger

Pour finir, après deux bonnes heures de visite et une virée en réalité virtuelle dans l’espace intersidéral, j’ai reçu mon « certificat d’origine ».

Le vôtre vous attend à Lenzbourg jusqu’au 25 mars 2018. C’est dans un bâtiment près de l’arsenal, le Stapferhaus, à 8 minutes à pied de la gare (et non au château). Impossible de se perdre, le chemin est bien balisé.

Au total, une expérience ludique, sensorielle, surprenante, dérangeante, qui, mine de rien, conduit à des réflexions existentielles inhabituelles..

Pirates

Mon blog a été piraté je ne sais quand par je ne sais qui. Des articles entiers ont été remplacés par des textes bourrés de liens que je me suis abstenu de suivre. J’ai fait le ménage en supprimant ces faux articles. La dernière mise à jour de WordPress a également été appliquée, en espérant qu’elle contient les protections empêchant le retour de ces attaques.

Ces articles ont été perdus. Il s’agit des plus récents, postérieurs au dernier billet publié en date du 1er novembre de l’an dernier. Mon hébergeur conserve des sauvegardes, mais le temps d’apprendre comment les récupérer et retrouver ce qui manque me paraît disproportionné en comparaison de l’intérêt des articles eux-mêmes. Bien entendu, le site Wayback Machine permet de remonter dans le temps d’une quantité de sites web. Hélas, la dernière photographie du mien a été faite le 31 octobre dernier.

En définitive, c’est Google qui m’a sauvé la mise. J’ai fait une recherche à l’aide de mots clés figurant dans les articles perdus et ils étaient répertoriés. En cliquant sur le petit triangle vert, on peut accéder à ce qui est en cache. Je suis à la fois reconnaissant et un peu inquiet : rien ne se perd, clairement !

J’étais content de retrouver la citation du Cercle qui se trouve vers la fin du roman de Dave Egger, parce qu’elle parle des dérives qui sont toujours plus évidentes dans le monde d’Internet. C’était assez visionnaire au moment où cela a été écrit. Et j’ai aussi retrouvé le billet dans lequel j’annonçais que mon roman est parti chez mes relecteurs. Il est maintenant de retour, j’y reviendrai.

Moralité : je dois garder une version locale des textes que je publie, et veiller plus soigneusement aux mises à jour de WordPress. Sauvegarde, sauvegarde, et pas seulement sur le mode automatique.

Et j’ajoute qu’il y a des problèmes ailleurs : en ce moment, le train dans lequel je me trouve ne peut pas continuer sa route en raison d’un dérangement technique à la locomotive. On entend un chef de train faire des annonces d’une voix stressée au haut-parleur.