Dans l’air du temps

Slow Motion

La machine à écrire mécanique comme outil révoutionnaire

J’ai déjà dit que je suis fier de ma dernière acquisition, une Hermes 3000 fabriquée en 1968. Mon plaisir est entier. Et comme j’ai de la peine à utiliser quoi que ce soit sans me renseigner pour savoir comment d’autres s’en servent, j’ai fait quelques recherches et je suis tombé sur ce manifeste :

Cliquez ici pour une traduction française et une interprétation fort instructive du manifeste (en anglais).

L’auteur du manifeste, Richard Polt, professeur de philosophie dans une université américaine, a également écrit l’ouvrage de référence du mouvement : The Typewriter Revolution dont je recommande l’acquisition à tout passionné des machines à écrire maîtrisant l’anglais.

Une culture se développe autour des nouveaux usages de la machine à écrire. Il existe un joli documentaire assez nostalgique, California Typewriter. C’est l’histoire d’un petit atelier de réparation de machines à écrire, dans laquelle on rencontre aussi Tom Hanks et d’autres personnages étonnants. Ces machines sont aussi des instruments de musique, comme le prouve le Boston Typewriter Orchestra.

La voici en outil de poésie, en mai dernier, à proximité de Central Park à New York : free poetry dans la rue, composée pour une personne, sur le moment.

Il ne s’agit donc pas de retrouver les anciens usages de la machine à écrire. Les ordinateurs sont beaucoup plus efficaces pour produire des documents : correction facilitée, réorganisation du texte, modules de correction orthographiques et stockage en ligne  : qui dit mieux ? Mais la vieille machine mécanique a des caractéristiques qui deviennent fascinantes aujourd’hui :

  • elle n’utilise pas de courant électrique
  • elle n’est pas systématiquement en ligne
  • elle n’a pas besoin de mises à jour
  • elle m’appartient à partir du moment où je l’ai achetée, contrairement aux traitements de texte, pour lesquels je ne dispose que du droit de les utiliser contre paiement (ou abonnement)
  • elle est une petite prouesse de belle mécanique qui ne s’use pas facilement
  • on trouve encore des rubans, des réparateurs et des pièces de rechange
  • le texte produit ne risque pas d’être perdu à cause d’une panne de disque dur ou de celle d’un lointain serveur.

La machine à écrire devient un outil de création, d’une création qui se fait en dehors des circuits de l’information, qui échappe au Big Data et aux robots des moteurs de recherche. Avec elle, on écrit différemment, ne serait-ce que parce qu’elle oblige à écrire de manière réfléchie, car quand je tape, la lettre s’imprime sur le papier, nette et sans retour possible, sauf à la recouvrir de xxxxx pour la biffer. Le texte produit est un original, alors que ce qui sort de mon imprimante n’est jamais qu’une copie de quelque chose dont l’original est insaisissable.

Voilà pourquoi la machine à écrire est devenue un outil révolutionnaire. Mais oui.

Régressif

Longtemps, j’ai voulu me tenir à la pointe de ce que la technologie permettait de faire. J’étais fasciné par l’informatique, même si j’ai attendu 1987, je crois, pour acheter mon premier ordinateur, un Mac Plus, dont le prospectus disait qu’il était une puissante séduction. Il ne mentait pas sur la séduction.

Il a d’un coup déclassé ma belle IBM Selectric noire avec touche de correction, ronronnante et crépitante quand la boule frappait le papier. Elle avait succédé à une Olivetti Studio 44 que je tenais de mon père, et qui m’a accompagné durant mes études et au-delà.

J’ai aimé tous mes ordinateurs, même l’atroce Performa 630, si mal nommé, mais j’avais craqué parce qu’il était doté d’un lecteur de CD-ROM. Et il y a eu les réseaux, le vidéotex d’abord, pâle version suisse du Minitel, que j’utilisais pour du telebanking et des discussions passionnées dans des forums. Peu à peu, avec un modem, j’ai pu aller en ligne avec l’ordinateur, à un moment où les communications téléphoniques coûtaient cher : mon premier provider était à Genève, et les PTT taxaient massivement les communications non locales. C’était avant l’apparition de Netscape, le premier navigateur web. Google était inconnu. Le premier moteur de recherche efficace s’appelait Altavista. Sur les forums, l’ambiance était à l’entraide, à la découverte, sans messages publicitaires. Il y avait des codes de bonne conduite et ils étaient respectés. Je me souviens de mon émotion la première fois où j’ai réussi à envoyer un email avec mon Newton relié à un Nokia : c’était magique.

Quand j’y repense, j’ai le sentiment d’avoir vécu une belle histoire – mais c’était la préhistoire. Aujourd’hui, tout le monde est connecté en permanence, nous avons des smartphones bien plus puissants que les ordinateurs d’autrefois, la possibilité instantanée de tout voir, tout écouter, tout lire, l’accès à tous les musées et à tous les commerces, et des “amis” à n’en plus finir à qui on se sent tenu de prouver qu’on est une personne exceptionnelle qui vit des choses incroyables. On nous répète que ces machines sont le meilleur moyen de tout faire, d’apprendre, de communiquer, de gérer sa vie, de réserver ses vacances, de faire du sport et de trouver l’amour. Avec des dérives invraisemblables, des moyens de surveillance intrusifs, au service d’on ne sait qui. Vient alors le moment où on sent monter la nausée, avec le désir de se détacher, de laisser des appareils et de travailler à nouveau avec les moyens d’avant tout ça, simples, matériels, pesants, comme le papier, les fiches, les crayons, et la machine à écrire mécanique.

Écrire, dessiner, lire, sans que tout parte aussitôt dans tel ou tel cloud pour y être disséqué et profilé, quelle libération, quelle délivrance ! Je continue d’avoir un ordinateur, une tablette, un smartphone. Je les utilise de moins en moins, et je me sens de mieux en mieux.

J’ai quitté Facebook

Comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de quitter Facebook. C’est la deuxième fois que je le fais. J’étais revenu de ma première décision pour répondre à une invitation à rejoindre un groupe consacré à l’apologétique, mais j’y ai tellement peu contribué que ce motif est tombé.

Je suis lassé des fake news, des horreurs qu’on raconte sur telle ou telle chose, des affabulations ou des mensonges, ou la reprise de hoax déjà vus il y a des années, et la lecture des commentaires m’a laissé pantois devant tant de haine, de mauvaise foi, de fermeture. Facebook a réussi à transformer en leur contraire les espérances qui motivaient les pionniers du web. Cela s’ajoute à toutes les révélations sur l’usage des données privées qu’on y laisse forcément. C’est venu après le scandale de Cambridge analytica, après les fuites des identifiants, après qu’on a appris que les employés de Facebook avait accès en clair aux identifiants des usagers, autant de scandales qui, chacun, justifaient déjà qu’on quitte ce réseau. Mais la nausée qui m’est montée à la lecture de ces commentaires a été la chose en trop. Ça suffit.

Pour le moment, je garde mon compte Twitter, qui est soigneusement cloisonné, et où je ne trouve que les fils auxquels je me suis abonné. Mais je sais que si j’ouvrais le robinet, ce serait aussi l’horreur.

Que reste-t-il ? Il reste des outils dont je conserve une certaine maîtrise : mon site web, mes comptes mail, ma lettre de nouvelles. Des outils que je paie (je ne veux pas de comptes gratuits, qui me volent mes données), avec moins d'”amis” que sur Facebook, mais tant pis.

Photo by Alex Haney on Unsplash

Tous les jours

Austin Kleon et Seth Godin sont des blogueurs fréquents, qui publient un billet chaque jour, tous les jours de l’année, et franchement, ils m’impressionnent. J’aimerais en être capable. Je les envie.

Sur les raisons de publier aussi souvent, voici un post de CJ Chilvers, qui donne une synthèse des avis de Seth Godin sur la question, et un billet d’Austin Kleon – à qui j’emprunte l’illustration ci-dessous. Désolé, ce sont encore des références en anglais. En français, Stephanie Booth publie fréquemment, mais pas forcément tous les jours – mais comme elle est bilingue, c’est parfois en anglais aussi.

Image empruntée au site austinkleon.com

Alors, bien sûr, chaque billet n’est pas un article de mille mots à la manière d’une dissertation avec des images et des liens, quoique cela arrive. C’est souvent plus bref, l’expression d’une idée, d’un point de vue sur un événement, une lecture, une intuition.

Beaucoup de gens font cela dans Twitter ou dans Facebook, avec l’impression de retrouver des amis. Mais la multiplication des scandales liés à Facebook et les dérives nauséabondes de Twitter sont de bonnes raisons de préférer le blog, que l’on gère soi-même en toute indépendance. Et tant pis si on n’a pas de « Like » et si les lecteurs potentiels sont moins nombreux.

Pour mieux suivre des blogs, il existe des agrégateurs RSS qui collectent les derniers billets des gens qui nous intéressent. Sur Mac et iOS, j’utilise Feeder. Autrefois, le meilleur était Google Reader. Google a supprimé ce service. Google ne veut plus qu’on lise des blogs. Facebook non plus.

Au fond, tenir un blog et suivre d’autres blogs, c’est comme entrer en résistance.

Ça marche

Il paraît que la marche est une activité philosophique. Certains en ont fait des livres, comme Roger-Pol Droit (Marcher pour philosopher) et Frédéric Gros, qui a déclaré dans une interview que la marche est un authentique exercice spirituel.

À mon sens, cette histoire de philosophie qui marche, c’est la foire aux métaphores. Mais, disait Socrate, il faut examiner. Mon expérience de marcheur occasionnel ne m’a jamais fourni d’idées toutes faites. La plupart du temps, quand je marche, je fais attention où je pose mes pieds et je ne pense à rien. Cela produit un vide mental étonnant, mais bienfaisant. C’est peut-être une forme de méditation.

La marche est une activité lente. Marcher prend du temps. C’est l’anti-vitesse, l’anti-immédiateté et, à ce titre, un exercice salutaire à une époque comme la nôtre, qui favorise l’ubiquité et l’accès instantané à tout et à n’importe quoi. Tout le contraire de ce que défendait le philosophe Max Picard (1888-1965), dont le livre L’Homme du néant, publié en 1945, expliquait que la tragédie de l’homme contemporain tient à ce qu’il vit dans la discontinuité, dans une durée volatilisée en fragments sans rapports les uns avec les autres. L’unité de la personne n’y résiste pas, et c’est ainsi qu’il s’expliquait que tel bourreau nazi pouvait aussi vivre en brave homme attentif à rendre les vingt centimes rendus en trop au bureau de tabac. Quand je lis que Picard s’inquiétait des conséquences redoutables de la radio, qui passe sans transition d’un sujet à un autre, je me demande ce qu’il dirait de notre époque. À cet égard, la marche est à coup sûr un exercice de continuité salutaire, à la faveur duquel on peut se retrouver soi-même.

On marche en fonction d’un objectif. On veut se rendre à tel endroit, gravir telle montagne, aller à son travail ou à la plage, faire une balade pour se détendre. On ne part pas à pied pour se perdre, ni pour emprunter des “chemins qui ne mènent nulle part”, ces Holzwege de Heidegger. Je me méfie d’ailleurs de l’usage que ces livres sur la marche font des philosophes qui disent avoir marché. Ce sont toujours les mêmes : Rousseau, qui allait à pied de Genève à Paris, Kant et sa promenade de 17 heures à Königsberg, si régulière que les gens réglaient leur pendule sur son passage, et Nietzsche qui a arpenté l’Engadine et le Piémont, deux régions qui rendaient ses migraines plus supportables. J’allais oublier Aristote, qui aimait enseigner en marchant. Et alors ?

On marche avec son corps. C’est lent, parfois astreignant. On s’essouffle, on s’expose à la fatigue, au plein soleil, aux intempéries. On fait l’expérience de la matière et de la corporéité, on mesure combien l’état du corps influe sur notre esprit, et combien notre esprit a besoin d’un corps alerte pour bien fonctionner. “Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne l’agitent”, disait Montaigne. De là à dire que la marche rend philosophe, il y a… un pas que j’hésite à franchir. Si c’était vrai, la Suisse compterait des centaines de milliers de philosophes.

Mais la marche est précieuse. Elle est l’occasion d’un autre rapport au temps, à l’espace et au corps. Avec elle, on se réapproprie l’univers autrement que par la technique, qui offre tout, mais sur le mode du virtuel. La marche ouvre un répertoire d’expériences et de prises de contact avec la matérialité du monde. Elle est parfois le seul moyen d’accéder à des endroits où les voitures ne vont pas et où les hélicoptères ne peuvent pas atterrir. Et c’est l’émerveillement devant des paysages d’une beauté incroyable.

La philosophie peut venir ensuite. Ça lui fera du bien, et à nous aussi. C’est comme ça que ça marche.

Tu peux courir !

Cela fait maintenant cinq ans que j’ai commencé la course à pied. “Course” est un bien grand mot : je ferais mieux de parler de jogging au vu de mon allure moyenne. Toujours est-il que, trois fois par semaine, je vais promener mon ventre et mes cent kilos sur un parcours de cinq à six kilomètres. Je vais seul, dans des endroits où je sais que je vais croiser peu de monde, car je ne tiens pas à imposer le spectacle de mes efforts à des centaines de personnes chaque fois que je sors. Et je vais tôt le matin : il fait encore frais, le vent ou la bise ne sont pas encore levés, la lumière est souvent belle et je vois parfois des animaux sauvages, des lièvres en ce moment.

L’image date de l’automne 2016, mais je passe toujours par cet endroit.

Pouvoir faire cela à 67 ans relève du miracle. J’ai détesté le sport. Les leçons de gym ont été une torture et je ne comprenais pas qu’on puisse aimer cela. Je n’aimais pas marcher, les vacances en montagne étaient des choix de masochistes. À part un peu de ski, je n’ai rien fait en matière de sport. Peut-être est-ce ainsi que j’ai préservé mes articulations, qui fonctionnent bien, alors que je vois beaucoup de mes contemporains se plaindre des leurs.
Il m’a fallu un travail en profondeur sur moi-même pour faire sauter tous ces verrous et m’y mettre peu à peu. Aujourd’hui, c’est un plaisir auquel j’aurais de la peine à renoncer. Bien sûr, il faut faire l’effort de se préparer et de sortir, mais je n’ai plus à me demander si j’y vais ou non : tant que la météo est acceptable (pas moins de zéro degrés, pas de grosses intempéries), c’est décidé, je sors.

Samedi dernier, une femme m’a dépassé alors que je courais au bord du lac. Elle n’avait pas la moitié de mon âge et pas la moitié de mon poids. Sa course paraissait aisée et facile, et ça m’a vexé, comme quand on roule pied au plancher et qu’on se fait dépasser par une voiture plus puissante. Je sais pourquoi je ne m’inscris pas aux courses populaires : je n’ai aucune envie de figurer au dernier rang du classement.

Je cours moins vite aujourd’hui qu’il y a deux ou trois ans, mais qu’importe ? Je suis content si j’ai fait mes 5 kilomètres, content aussi quand je vois que ma vitesse augmente depuis le début de l’année. C’est même ce matin que j’ai fait ma course la plus rapide. Oui, je peux courir. Et c’est bon pour l’estime de soi.

Le temps paisible

Sylvain Tesson a écrit Dans les forêts de Sibérie. Il y tient le journal des mois de février à juillet 2010, qu’il a passés en solitaire dans une petite cabane au bord du lac Baïkal, à des heures de marche de ses voisins les plus proches. Son ermitage lui a donné l’occasion de faire des observations intéressantes. En voici trois où il est question du temps, de la tenue d’un journal intime et du désir. Elles rachètent son côté donneur de leçons, parfois irritant ailleurs dans le livre.

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont.

Tout ce qui reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à ma mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.

J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée – à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée.

Nous jouons sur la plage. Je leur lance l’os de cerf déniché par Aïcha. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m’apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l’instant. Notre péché à nous autres, les hommes, est d’avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d’objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son « va chercher ! ». Le chien a admirablement réglé le problème du désir.

Pages 72, 137-138 et 155-156 de l’édition Gallimard parue en 2011..

Abonnement général

J’aime les trains. J’ai acheté un abonnement général avec lequel, une fois par semaine, je pars faire un grand tour, qui commence inévitablement par un trajet en bus jusqu’à La Neuveville, ou en funiculaire jusqu’à Gléresse. Aujourd’hui, par exemple, j’ai eu envie de traverser les Alpes et je suis allé à Lugano. Le trajet est long, d’autant qu’il faut ensuite en revenir, mais ça ne me gêne pas car, dans le train, je lis, je réfléchis et j’écris souvent mieux et davantage qu’à la maison. Sur les grandes lignes, tant que le train ne s’arrête pas, je suis captif ; sur les petites, je n’ai aucune envie de descendre dans un patelin où je n’ai rien à faire et où je me sentirais intrus si je m’aventurais dans le café du coin. Du coup, je me concentre sur les choses que je peux faire là où je suis : lire, écrire et réfléchir en regardant le paysage qui défile ou en observant les autres passagers.

L’endroit que je préfère est le wagon restaurant des ICN. Fenêtre à gauche, peu importe le sens de la marche. À l’une des grandes tables si possible. Il y a des nappes en tissu et on peut bouger les chaises.

En général, je me donne une destination et un but : aller voir quelqu’un ou visiter une exposition, mais pas toujours : il m’est arrivé de descendre au terminus de Saint-Gall pour acheter un sandwich et de remonter ensuite dans le train qui repartait en sens inverse.

J’ai mes points de chute dans plusieurs villes : des cafés où je me sens bien, des bibliothèques, des parcs quand il fait beau. Les restaurants Coop ou Manor sont d’excellents endroits pour travailler en matinée ou l’après-midi.

Il y a un paradoxe à circuler dans tout le pays pour me concentrer sur des choses que je peux faire à la maison. Mais dans le train, je ne me préoccupe pas du ménage, je ne vais pas voir ce que le facteur a apporté, je ne m’occupe pas de cette réparation qui attend depuis un moment, je ne résiste pas à la tentation de décrocher le téléphone quand il y a des appels publicitaires. Et je ne réponds pas aux sollicitations des chats.

La course, 250 km plus tard

J’ai déjà raconté comment je me suis mis à la course à pied. C’était le 4 mai dernier. Le moment est venu d’un bilan, après un peu moins de quatre mois d’entraînement à raison de trois sorties hebdomadaires, tôt le matin.

Pour rappel, le 4 mai, je venais de fêter mes 62 ans et de remarquer que ma balance affichait 112 kilos et des dixièmes pour une taille de 174 cm. Voilà la situation de départ, l’Ausgangslage, comme disent les Alémaniques. Ce jour-là, j’ai couru 890 mètres à une vitesse moyenne de 9:47 au km. Pas d’une traite, mais en alternant jogging (une minute) et marche (une minute et demie). Épuisé, mais très fier de cette performance, véritable saut quantique dans ma pratique sportive, j’en étais au premier des 27 entraînements du programme Couch-to–5K. Lors du dernier, le 13 juillet, j’ai réalisé 3,57 km à 8:23 au kilomètre. Concrètement, cela signifie que j’étais devenu capable de courir pendant 30 minutes sans m’arrêter.

 

C’est vraiment très lent, je l’admets, mais je recherche avant tout l’endurance, la capacité de courir longtemps, peu importe si c’est lentement. Pour aller plus vite, il faudrait que je m’allège. J’ai perdu 7 kilos depuis le 4 mai et je compte en perdre d’autres. Je suis encore à 30 kilos de mon poids idéal, mais diminuer autant n’est plus de mon âge et c’est même une perspective qui fait peur si je pense à notre chat Gandalf : longtemps en surpoids, il a beaucoup maigri. Ça se voit peu, parce qu’il a gardé sa peau de gros chat, sauf qu’elle s’est mise à pendre à mesure qu’elle se détendait. Que ferais-je de toute ma peau si je perdais 30 kilos ?

Pour en revenir à mes performances, je n’étais pas satisfait. Je voulais courir 5 kilomètres et j’en étais à 3,57. Je me suis alors donné l’objectif de courir sans m’arrêter sur 5 kilomètres. J’ai augmenté progressivement la longueur de mes itinéraires et j’ai atteint les 5 kilomètres 10 jours plus tard (en 45:06). Enhardi par cette belle progression, j’ai continué d’en faire toujours un peu plus. Alors que je choisissais avec soin des parcours aussi plats que possible, je me suis mis à désirer du dénivelé. Je ne vous dis pas ma joie lorsque j’ai réussi pour la première fois à terminer un parcours de 10 km avec 97 mètres de dénivelé. Sans surprise, j’ai mis deux fois plus de temps que sur 5 km.

Ce matin (jour de congé), je suis parti courir sur un nouvel itinéraire. Ma femme m’a déposé près d’un chemin forestier et je suis rentré à la maison en faisant des détours pour que ce soit plus long.

Musique dans les écouteurs (chers écouteurs qui ne m’empêchent pas d’entendre ce qui se passe autour de moi), avec les indications d’Amélie tous les kilomètres et toutes les dix minutes, j’ai fait un parcours dont la longueur n’est pas la même suivant qu’elle est mesurée par mon appli Runtastic (ci-dessus) ou par un dessin sur la carte de SuisseMobile (plus bas).

Runtastic avec le GPS, c’est comme les CFF pour le calcul du tarif des billets : les kilomètres font parfois moins de 1000 mètres. Ai-je couru 12,4 ou 11,7 kilomètres ? Avec 167 ou 143 mètres de dénivelé ? Je n’en sais rien, mais je trouve agréable d’avoir des indications au fur et à mesure de ma course, même approximatives.

 

Surtout, je mesure le chemin parcouru. Pas seulement les 250 kilomètres accumulés. Pas seulement les 7 kilos évaporés. Les sorties que je fais maintenant font beaucoup moins mal que les premières, alors que je cours au moins 20 kilomètres par semaine. Je ne sais toujours pas comment un tel changement a été possible, après 50 ans de détestation de l’effort et du mouvement. Au fond, je n’y suis pour rien. Mais c’est du plaisir. Et c’est tellement bon pour le moral et l’estime de soi.

Le vouloir, le faire et la course à pied

Il faut quand même que je vous dise qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans ma vie. J’ai 62 ans. Je pèse 1,5 fois mon poids idéal (faites le calcul pour vous), je ne suis pas du tout sportif, et pourtant cela fait maintenant deux mois que je vais courir trois fois par semaine. Avec un immense plaisir. Malgré mon volume, malgré les genoux raides, malgré la peine et la sueur, j’y vais et c’est bon. Sitôt ma demi-heure d’entraînement terminée, je me réjouis de la suivante. Je cours à peine plus vite que je ne marche, mais qu’importe, je ne cherche pas la performance : je cherche à augmenter mon endurance. Et elle augmente.

Au début, j’ai cherché des endroits où je pourrais courir sans être vu, car j’ai honte de mon apparence. J’ai donc fait des va-et-vient sur un bout de chemin de campagne pas très loin de chez moi, en bordure de forêt, à peu près plat. Tôt le matin, il n’y a personne. Puis j’ai dû chercher quelque chose de plus long, de plus varié et j’ai trouvé un très bel endroit qui convient parfaitement à la course, mais avec le risque d’être vu. Le premier jour, j’ai rencontré un chat, que j’ai fait fuir, puis un paysan, qui a fait un détour avec sa tonne à lisier pour voir qui j’étais, et pour finir un blaireau. Ce matin, j’ai dérangé deux lièvres et j’ai revu la dame aux molosses : quatre gros chiens qu’elle promène sans laisse, incroyablement bien dressés : quand elle me voit approcher, elle les fait se coucher dans l’herbe et ils me regardent passer sans bouger une oreille. Tant mieux. Je préfère. La première fois, je n’étais pas trop rassuré, mais maintenant je sais que c’est elle la cheffe de la meute.

Une des clés de ces transformations est le programme Couch to 5k, autrement dit : du canapé aux 5 kilomètres. Bien fait, très progressif. J’ai choisi de m’en tenir aux durées et non à la distance, que je serais bien incapable de parcourir dans les temps indiqués. Puis mon cœur de geek a bondi quand j’ai trouvé l’application correspondante pour iPhone, avec coach intégré (Constance – mais vous pouvez préférer le zombie, le petit chien ou le sergent Block), enregistrement du parcours et des temps réalisés, suivi de la progression, le tout en écourant la playlist de votre choix. L’application n’est pas en français, les images sont moches et m’a fallu deux semaines pour la paramétrer à ma convenance, mais on s’en fout. J’ai suivi le programme scrupuleusement depuis le début et je peux vous promettre que j’ai eu davantage de peine en première semaine à courir pendant les périodes de soixante secondes que pendant 20 minutes ininterrompues samedi dernier (semaine 5, 3e jour).


 

 

 

 

 

 

La clé principale est ailleurs. Je n’ai pas eu d’activité physique régulière depuis 30 ans et voici que, tout à coup, je décide de travailler au développement durable de ma santé – mieux vaut tard que jamais –, que je découvre ce programme, que je m’y tiens et que j’y trouve du plaisir. C’est totalement incongru, je ne me reconnais pas là-dedans, ce n’est pas moi. Alors quoi ? En deux mots, je crois que je vis l’accomplissement de Philippiens 2.13 dans mon propre corps : « c’est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire ». Je n’ai pas choisi de me remettre à courir et, l’eussé-je voulu, je n’aurais pas tenu. Mais il y a eu des prières. Et les choses se sont mises en place comme je l’ai raconté. Et j’y suis entré. Et ça continue…

Méfiez-vous des prières.

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