Longévités

Blaise Cendrars a écrit un long poème sur les aventures de ses sept oncles. Pour ma part, j’en ai eu neuf, six du côté de mon père, trois du côté de ma mère, qui avait aussi une sœur. De ces neuf, deux sont encore vivants. Leurs aventures sont très différentes de celles des oncles de Cendrars et elles ont toutes eu le Jura pour cadre, sauf pour l’un d’eux, qui a beaucoup voyagé.

Image tirée du Quotidien jurassien, 19 juin 2021.

J’ai assisté aujourd’hui aux funérailles de Joseph (celui qui est tout à droite sur la photo), décédé dans sa 99e année, après une longue retraite qu’il a eu le privilège de vivre en bonne santé. Il était le frère de mon père, Henri, aîné de la fratrie, qui est mort à 64 ans, quelque mois avant sa retraite, qu’il attendait comme une délivrance. Joseph a donc vécu 34 ans de plus que mon père : autant dire une fois et demie la vie de mon père. Et il a vécu plus de deux fois la vie de Gilbert, le deuxième des 7 frères, décédé à l’âge de 42 ans. Gilbert s’est marié le premier et il a eu cinq enfants, dont trois sont plus âgés que moi. Quant aux quatre derniers oncles de cette fratrie, ils sont tous devenus octogénaires.

Je ne sais pas quelle morale tirer de cette histoire, sinon l’imprévisibilité de la durée de la vie – de ma vie. Un dernier exemple pour s’en convaincre : ma grand-mère maternelle, qui ne brillait pas par sa santé, est devenue centenaire, mais sa fille, ma propre mère, a vécu trente ans de moins.

Changer les mots pour mieux voir les choses

J’ai parlé hier du nouveau rapport du GIEC en pensant réchauffement climatique ou changement climatique, et je m’aperçois aujourd’hui que ces termes ne sont plus appropriés. C’est Dominique Burg, interrogé par Le Temps, qui m’a repris sur cette question. Selon lui, il faut repenser les mots du climat.

Le réchauffement climatique désigne l’augmentation de la température moyenne à la surface du sol. Terme ambigu, parce que, dans certains endroits, il peut faire plus froid que d’habitude; terme piège, parce que je me souviens bien, il y a quelques années, des gens qui se réjouissaient de ce réchauffement : il fait meilleur chez nous, le vin gagne en qualité, et nous avons des soirées agréables comme si nous étions en vacances.

Le changement climatique n’est pas un terme plus approprié. C’est une formule trop neutre, explique Burg, « elle implique que le climat peut changer dans tous les sens. Ce n’est pas relié à quelque chose de concret, que l’on va vivre. » Idem pour l’urgence climatique, qui nous focalise sur ce qui se passe maintenant : nous devons réfléchir aux conséquences que nos actions ou notre inaction auront sur les années à venir, par exemple à la fin du XXIe siècle…

Il vaut mieux parler de dérèglement climatique, ou de catastrophe climatique, deux termes qui prennent mieux en compte la responsabilité humaine.

Les termes inadéquats masquent les problèmes. Il faut nommer correctement les choses pour être en mesure de les affronter, tant bien que mal.

GIEC, le retour

On annonce aujourd’hui la publication du nouveau rapport du GIEC, qui confirme toutes les conclusions du précédent datant d’il y a 7 ans, sauf que l’évolution négative du climat est beaucoup plus rapide qu’attendue. On aurait 10 ans d’avance par rapport au calendrier prévu pour le réchauffement de la planète, et les catastrophes climatiques observée cette année ne seraient qu’un avant-goût de ce qui nous attend.

Je ne suis pas qualifié pour discuter les conclusions du rapport, sauf en tant que citoyen et particulier qui gère une toute petite partie du problème (auquel je contribue, ne serait-ce que parce que je produis du CO2 quand je respire). J’avoue un certain découragement en pensant à quel point mes efforts sont dérisoires si je les mets en rapport avec les incendies effrayants qui ravagent la Grèce, la Californie, la Sibérie et d’autres régions, libérant des quantités colossales de CO2 dans l’atmosphère.

Pour autant, je ne vais pas renoncer à prendre soin de mon environnement. Martin Luther disait que même si on lui annonçait que la fin du monde est pour demain, il irait planter l’arbre qu’il a prévu de planter aujourd’hui.

Qui parle encore de résurrection ?

Quand il est question de Pâques dans la presse, on parle de renouveau, de ferveur, d’une “victoire de Jésus sur la mort”, sans qu’on sache exactement en quoi consiste cette victoire. Peut-être s’agit-il du renouveau du printemps par rapport à l’hiver ? Mais les saisons existaient avant la passion du Christ.

En ce jour de Pâques, il faut réaffirmer que, pour les chrétiens, la résurrection du Christ est l’événement le plus important qui soit. Mais elle est difficile à admettre. C’est pourquoi on se contente de formules édulcorées pour éviter de choquer notre bon sens et notre rationalité.

La résurrection du Christ est un scandale rationnel total. Mais si le Christ n’est pas ressuscité, dit l’apôtre Paul, nous sommes les plus malheureux des hommes. S’il n’est pas ressuscité, alors mangeons et buvons, car demain nous mourrons. C’est encore Paul qui le dit (1 Corinthiens 15.19, 32). Personne ne se voile la face dans la Bible, ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament. Ceux qui en doutent feraient bien de la lire.

Comment alors peut-on envisager de croire à une chose tellement folle que les philosophes d’Athènes se sont moqués quand Paul leur en a parlé (Actes 17) ? Je vous propose un argument qui concerne les disciples de Jésus.

Quelle a été leur attitude quand Jésus a été crucifié ? La débandade : nous avons misé sur le mauvais sauveur, notre vie est en danger. Pierre a renié son maître à trois reprises, les autres ont fui.

Quand les femmes sont venues leur annoncer que Jésus était ressuscité, ils ne les ont pas crues. Le ressuscité a dû se présenter à eux en personne pour que cela change, et encore, ils ont d’abord pensé que c’était un fantôme. Thomas l’incrédule a demandé à mettre ses doigts dans les trous des mains de Jésus et sa main dans son côté blessé par un coup de lance pour pouvoir croire, et il a cru. Cela n’a pas du tout été facile pour eux d’accepter la réalité de ce que leur maître leur avait pourtant annoncé : il ressusciterait le troisième jour. En matière de foi, on peut faire mieux, et c’est pourquoi Jésus a dit : heureux ceux qui croiront sans avoir vu (Jean 20.29).

Ensuite, après l’Ascension et la Pentecôte, ces disciples si couards, si peureux, si peu sûrs, sont allés “bouleverser le monde” (Actes 17.6) en annonçant la bonne nouvelle, ne craignant plus rien, se réjouissant des épreuves, acceptant de mourir pour leur foi.

Il a fallu qu’il se passe quelque chose d’immense pour qu’ils soient pareillement transformés : ils ont été témoins de la résurrection du Christ et ils n’ont plus pu s’empêcher d’en parler à tous ceux qui voulaient, ou non, les entendre. On continue d’en parler aujourd’hui, deux millénaires plus tard, en célébrant la fête de Pâques. Pâques n’est pas la fête des œufs et des lapins en chocolat, mais la commémoration de la résurrection de Jésus de Nazareth, fils de l’homme et fils de Dieu.

Mes vœux pour 2021

Je me contente de vous souhaiter une bonne année. Nous n’avons aucune idée si elle sera plus facile que 2020 ou, au contraire, encore plus difficile. En vous souhaitant une bonne année, je ne vous souhaite pas seulement une année en bonne santé et remplie de choses agréable, mais aussi une année où vous aurez le courage et la patience nécessaires pour affronter les épreuves, les situations et les moments difficiles. Nous en aurons probablement besoin.

Voici une toute petite vidéo que j’ai envoyée aux membres de ma famille et à mes amis. Je me suis remis au modélisme ferroviaire après 40 ans d’interruption, en utilisant le matériel que j’avais dans mes tiroirs. Cela fait une petite maquette de 50 centimètres de côté, pas tout à fait terminée, avec un train dont les wagons semblent suggérer qu’après tout ce qu’on a bu durant les fêtes, repasser à davantage d’eau n’est pas inutile.

J’avais pensé participer au concours de LR Presse, mais je n’ai pas pu terminer à temps. J’ai sorti ma machine à écrire mécanique pour le texte des vœux, une Hermes 3000 moins moche que la plupart des anciennes machines de la marque que j’ai vues hier à Yverdon-les-Bains, dans l’exposition Rockmebaby. Tout de même, l’Hermes Baby corail à touches blanches est bien jolie…

Donnez-moi des ordres, s’il vous plaît !

“Nous voulons une dictature, la même pour tous !”

Voilà ce que je crois entendre quand je suis les informations que donne la RTS au 19h30 (exemple 1, exemple 2) ou dans ses bulletins horaires à la radio. On reproche au Conseil fédéral son inaction, le retard qu’il met à gouverner par ordonnances, la liberté qu’il laisse aux cantons de prendre des mesures qui ne sont évidemment pas uniformes pour lutter contre la propagation du covid-19.

Personnellement, je ne veux pas d’une dictature, ni d’un pouvoir central qui dicte ma conduite. Je préfère que l’initiative soit laissée aux cantons tant que c’est possible, et qu’on fasse appel à la responsabilité de chacun. Ils ne prennent pas exactement les mêmes mesures ? Il y a des cantons qui ferment les restaurants à 22 h, d’autres à 23 h, d’autres à minuit ? Et alors ? Penser globalement, agir localement, je croyais que c’était la sagesse, mais je commence à me sentir bien seul de mon avis.

C’est étrange. Quand on en appelle à la responsabilité individuelle, certaines personnes ont l’air de trouver que c’est une position de faiblesse. Mais les faibles, ce sont ceux et celles qui agissent n’importe comment tant qu’ils n’ont pas le couteau sur la gorge ou un gendarme dans leur dos. Et une fois que la contrainte est là, ils se rebiffent et disent tout le mal qu’ils pensent des mesures mises en place.

Cette attitude paraît plus présente en Suisse romande que du côté alémanique. Sommes-nous à ce point fascinés par la mentalité jacobine, par le centralisme français ? Par l’autorité de l’État qui devrait s’exercer d’en-haut ? Top-down intégral ?

Je trouve cela navrant. Et préoccupant.

Le Mème

Depuis la publication de Chasseral love l’année dernière, je travaille à un nouveau roman, qui aura lui aussi un ancrage local, mais dont les thèmes et les situations sont beaucoup plus larges.

Avec l’ancrage local, les personnages sont plus fortement incarnés que si je faisais du hors sol en les situant dans des endroits que je connais mal. On visitera donc le kiosque d’un village du Jura bernois, une start-up que je domicilie à Marin non loin du centre commercial, un poste de police à Bienne, où deux inspecteurs doivent résoudre l’énigme de deux meurtres étranges. C’est peut-être anecdotique, mais l’histoire que je raconte pourrait se passer dans quantité d’autres endroits.

La dimension universelle est suggérée par le titre de travail de mon roman : Le Mème. Le mème est pour moi un micro-élément de conduite humaine (il existe d’autres définitions). Imaginez qu’on analyse nos comportements en les réduisant à des unités (les mèmes) étiquetables en fonction des relations qu’elles peuvent entretenir avec d’autres micro-comportements. Nos conduites deviendraient comme un langage sur lequel on peut travailler. Il existe des analyseurs syntaxiques, des parsers capables de traiter de grandes quantités de textes et d’y repérer des formulations typiques, des clichés, par exemple les stéréotypes féminins et masculins dans la littérature. Pourquoi ne pas faire la même chose avec les comportements humains ? Si on enseignait ces éléments et des clés d’analyse aux ordinateurs, si on demandait à l’intelligence artificielle de dégager des unités comportementales significatives, on établirait une grammaire et une syntaxe comportementales permettant d’analyser, puis de prévoir, puis de déterminer les comportements, aussi bien ceux d’une personne seule que ceux de plusieurs personnes qui interagissent.

Ingénierie sociale, vieux rêve ! Supprimer autant que possible le hasard et les ambiguïtés ! Le gouvernement parfait. L’horreur, à coup sûr, mais quand je lis les journaux, je vois certaines recherches aller dans cette direction. C’est un thème important du Mème. Et les personnages dans tout cela ? Ils sont bien occupés, et moi avec eux.

Trois mois

Cela fait trois mois que je n’ai rien publié ici. Trois mois ! Je dois retrouver l’habitude de dire mes préoccupations et mes histoires, pas pour les lancer à la face du monde, mais parce que j’ai besoin de réactiver ce blog avant que je ne l’oublie.

Et c’est important. Le blog reste un outil essentiel pour réfléchir pendant un certain temps sur des thèmes que je considère importants. Marc Weidenbaum le dit dans son propre blog Disquiet.com. Tenir un blog permet de laisser une trace de ces réflexions, un peu comme l’escargot avance en laissant derrière lui sa traînée de bave. L’histoire du Petit Poucet montre que les traces sont vitales : elles lui ont permis de ramener ses frères à la maison.

J’emprunte cette image à une citation de William Kenstridge trouvée sur le blog d’Austin Kleon, cet encourageur qui ne cesse de proclamer : Keep going ! continue !

Voilà, ce n’est pas très long, mais les liens vont vous conduire vers des choses intéressantes.

Déboulonner

Depuis la mort de George Floyd, la présence de statues d’hommes célèbres qui ont aussi été esclavagistes devient intolérable à de nombreuses personnes. Ainsi, à Bristol, des militants antiracistes ont déboulonné la statue d’Edward Colston (1636–1721), qui a pris part à la traite de 84’000 esclaves dans le cadre du commerce triangulaire. Colston était aussi un philantrope qui a beaucoup donné pour le développement de sa ville, créant des écoles, des orphelinats, généreux à l’égard des églises et des associations caritatives. D’où la statue, mais aussi une rue, une avenue, une salle de spectacle et un petit pain à son nom. La statue honore certainement le philanthrope, mais il a été esclavagiste, et c’est pourquoi les manifestants de Bristol ne se sont plus contentés que sa statue soit taguée d’un slave trader : ils l’ont renversée, piétinée et jetée dans le port.

Plus près de chez moi, en 2018, l’adresse de la faculté des Lettres et des Sciences humaines de l’Université de Neuchâtel a changé, car les autorités de la ville ont rebaptisé l’Espace Louis-Agassiz en Espace Tilo-Frey. Louis Agassiz (1807-1873) a été l’un des plus fameux scientifiques de son temps, spécialiste des poissons et théoricien des glaciations. Son nom est attaché à plusieurs espèces animales et à une montagne, le pic Agassiz, dans les Alpes bernoises. Il s’est installé aux États-Unis, où il a poursuivi ses études des glaciations, et un lac américain porte son nom. Mais Agassiz a aussi développé des théories selon lesquelles les races humaines seraient associées à des zones climatiques, fournissant une justification « scientifique » du racisme, raison pour laquelle il a été décidé de donner à cette place le nom de Tilo Frey, femme politique suisse d’origine camerounaise.

Ces motivations sont honorables. Le racisme n’est pas tolérable. Faut-il dès lors continuer ce processus et supprimer également la statue de David de Pury, qui se dresse sur la place qui porte son nom à Neuchâtel ? David de Pury (1709-1786) a amassé une fortune considérable dans le commerce des diamants et du bois précieux et, tout comme Edward Colston, il s’est enrichi dans le fameux commerce triangulaire. Si on l’a fait pour Colston, si on a débaptisé l’Espace Louis-Agassiz, il n’y a pas de raison de laisser la statue de David de Pury en place, même si Neuchâtel a énormément bénéficié de sa générosité pour son développement.

Mais le déboulonnage des statues ne relève pas que de la justice et de la morale: c’est aussi une attitude problèmatique à l’égard de l’histoire. Nos sursauts d’indigation ne supportent pas que notre histoire comporte des aspects déplaisants, surtout quand il s’agit de racisme. Et encore moins d’en avoir des témoins sous nos yeux en forme de statues au milieu de nos places.

Je me souviens de ma stupéfaction quand, visitant le musée Lénine de Prague, dans les années 1970, j’ai découvert que les photos des membres fondateurs de l’URSS avaient été modifiées pour en effacer l’image de Trotski. Or Léon Trotski a été, avec Lénine, le principal instigateur de la Révolution d’octobre, et il a fondé l’Armée rouge. Son rôle a été considérable durant les premières années de l’Union soviétique. La jeune guide, à qui on a fait observer que Trotski manquait sur la photo, ne s’est pas démontée : c’était un traître, et les traîtres n’ont pas droit aux honneurs de l’histoire. J’ignore ce que ou qui Trotski a trahi, mais je sais qu’il a été chassé du gouvernement par Staline, qui l’a ensuite fait exclure du Parti communiste, et enfin assassiner au Mexique en 1940.

Aujourd’hui, beaucoup de statues de Staline et de Lénine ont disparu, déboulonnées elles aussi. Et si vous avez lu 1984, vous savez que le ministère de la Vérité s’occupe de modifier l’histoire du passé pour qu’elle colle à la propagande du moment.

Certes, nous n’en sommes pas à réécrire l’histoire. Mais il y a mieux à faire que de déboulonner les statues de ceux dont le passé nous choque : un devoir de mémoire à accomplir, moins expéditif et moins festif que l’iconoclasme appliqué aux tyrans et aux racistes. Il pourrait nous amener à réfléchir sur nous-mêmes et sur notre époque, à nous demander comment nous serons jugés dans un ou deux siècles, à supposer qu’il y ait encore des hommes et des femmes sur terre pour s’intéresser à nous. Nous, justiciers antiracistes, quelles sont les choses que nous célébrons, que tolérons ou que nous faisons tout pour ignorer, et qui pourraient être sévèrement jugées par nos descendants ? Deux exemples. Sommes-nous sûrs que nos caisses de pension ne financent pas l’industrie d’armement ou le commerce des matières premières, dont on dit qu’il peut être très dur envers les travailleurs qu’il exploite ? Savons-nous dans quelles conditions sont produits les vêtements bon marché que nous portons ?

Ce serait bien d’y songer — et aussi que cesse cette manie d’ériger des statues.

Dans l’air du temps, vraiment ?

Quand un blog s’appelle « Dans l’air du temps », on s’attend à ce qu’il y soit question de l’actualité. Or je reste le plus souvent dans l’anecdote, ou j’aborde des sujets à contre-temps. Tout le monde ayant un avis à propos de tout, il y a tellement de commentaires et de débats stériles que je ne vois pas la nécessité d’y ajouter mon grain de sel. Je préfère me situer dans l’accessoire et dans l’intempestif. J’admets que c’est aussi une solution qui me dispense de m’exposer en prenant parti sur les plus grandes.

Mais « qui ne dit mot consent », prétendait le pape Boniface VIII (1235–1303) : qui tacet consentire videtur. Vraiment ? Énumérer tout ce avec quoi je ne suis pas d’accord serait une tâche sans fin. Un exemple ? Je viens d’apprendre par Wikipedia que Boniface VIII est « célèbre pour avoir porté à son sommet l’absolutisme théocratique de la papauté ». Eh bien, voilà quelque chose avec quoi ne je suis pas du tout d’accord, et qui confère à sa formule des relents totalitaires. Qu’il soit donc connu que je ne consens pas tacitement à tout ce à quoi je n’apporte pas d’objection expresse.

Cela dit, il y a des moments où je ne vois plus comment éviter de parler de ce qui me fâche, me choque, me scandalise. Aujourd’hui, ce sont les deux événements suivants. La mort de George Floyd sous le genou d’un policier comprimant son cou pendant plus de 8 minutes montre jusqu’où peut aller le mépris d’autrui et le déni des droits les plus élémentaires, dans un pays qui se pose en défenseur de la liberté et des droits de l’homme. Comment peut-on traiter ainsi ses propres citoyens ? C’est trop.

Je ne supporte pas que son président ose s’emparer de la Bible pour faire sa propagande électorale au moment même où la police jette des gaz lacrymogènes contre ceux qui ont osé protester contre la mort de George Floyd. C’était le 1er juin. Qu’il applique à lui-même la loi et l’ordre et laisse tomber ce slogan au nom duquel tant de violences ont été commises. Ça suffit.

Le pasteur allemand Martin Niemöller était un homme courageux. Créateur de la Ligue d’urgence des pasteurs pour refuser les mesures antisémites du pouvoir nazi, il a été déchu de ses fonctions en 1933, arrêté en 1937 et fait prisonnier à Sachsenhausen et Dachau de 1941 à 1945. Il est l’auteur du fameux poème Quand ils sont venus chercher…

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne
pour protester. »

Dans ce qui fait l’air de notre temps, notre Zeitgeist, l’inquiétant est que cet inquiétant poème redevient d’actualité.