Dans l’air du temps

Minimalisme

La machine à écrire mécanique comme outil révoutionnaire

J’ai déjà dit que je suis fier de ma dernière acquisition, une Hermes 3000 fabriquée en 1968. Mon plaisir est entier. Et comme j’ai de la peine à utiliser quoi que ce soit sans me renseigner pour savoir comment d’autres s’en servent, j’ai fait quelques recherches et je suis tombé sur ce manifeste :

Cliquez ici pour une traduction française et une interprétation fort instructive du manifeste (en anglais).

L’auteur du manifeste, Richard Polt, professeur de philosophie dans une université américaine, a également écrit l’ouvrage de référence du mouvement : The Typewriter Revolution dont je recommande l’acquisition à tout passionné des machines à écrire maîtrisant l’anglais.

Une culture se développe autour des nouveaux usages de la machine à écrire. Il existe un joli documentaire assez nostalgique, California Typewriter. C’est l’histoire d’un petit atelier de réparation de machines à écrire, dans laquelle on rencontre aussi Tom Hanks et d’autres personnages étonnants. Ces machines sont aussi des instruments de musique, comme le prouve le Boston Typewriter Orchestra.

La voici en outil de poésie, en mai dernier, à proximité de Central Park à New York : free poetry dans la rue, composée pour une personne, sur le moment.

Il ne s’agit donc pas de retrouver les anciens usages de la machine à écrire. Les ordinateurs sont beaucoup plus efficaces pour produire des documents : correction facilitée, réorganisation du texte, modules de correction orthographiques et stockage en ligne  : qui dit mieux ? Mais la vieille machine mécanique a des caractéristiques qui deviennent fascinantes aujourd’hui :

  • elle n’utilise pas de courant électrique
  • elle n’est pas systématiquement en ligne
  • elle n’a pas besoin de mises à jour
  • elle m’appartient à partir du moment où je l’ai achetée, contrairement aux traitements de texte, pour lesquels je ne dispose que du droit de les utiliser contre paiement (ou abonnement)
  • elle est une petite prouesse de belle mécanique qui ne s’use pas facilement
  • on trouve encore des rubans, des réparateurs et des pièces de rechange
  • le texte produit ne risque pas d’être perdu à cause d’une panne de disque dur ou de celle d’un lointain serveur.

La machine à écrire devient un outil de création, d’une création qui se fait en dehors des circuits de l’information, qui échappe au Big Data et aux robots des moteurs de recherche. Avec elle, on écrit différemment, ne serait-ce que parce qu’elle oblige à écrire de manière réfléchie, car quand je tape, la lettre s’imprime sur le papier, nette et sans retour possible, sauf à la recouvrir de xxxxx pour la biffer. Le texte produit est un original, alors que ce qui sort de mon imprimante n’est jamais qu’une copie de quelque chose dont l’original est insaisissable.

Voilà pourquoi la machine à écrire est devenue un outil révolutionnaire. Mais oui.

Régressif

Longtemps, j’ai voulu me tenir à la pointe de ce que la technologie permettait de faire. J’étais fasciné par l’informatique, même si j’ai attendu 1987, je crois, pour acheter mon premier ordinateur, un Mac Plus, dont le prospectus disait qu’il était une puissante séduction. Il ne mentait pas sur la séduction.

Il a d’un coup déclassé ma belle IBM Selectric noire avec touche de correction, ronronnante et crépitante quand la boule frappait le papier. Elle avait succédé à une Olivetti Studio 44 que je tenais de mon père, et qui m’a accompagné durant mes études et au-delà.

J’ai aimé tous mes ordinateurs, même l’atroce Performa 630, si mal nommé, mais j’avais craqué parce qu’il était doté d’un lecteur de CD-ROM. Et il y a eu les réseaux, le vidéotex d’abord, pâle version suisse du Minitel, que j’utilisais pour du telebanking et des discussions passionnées dans des forums. Peu à peu, avec un modem, j’ai pu aller en ligne avec l’ordinateur, à un moment où les communications téléphoniques coûtaient cher : mon premier provider était à Genève, et les PTT taxaient massivement les communications non locales. C’était avant l’apparition de Netscape, le premier navigateur web. Google était inconnu. Le premier moteur de recherche efficace s’appelait Altavista. Sur les forums, l’ambiance était à l’entraide, à la découverte, sans messages publicitaires. Il y avait des codes de bonne conduite et ils étaient respectés. Je me souviens de mon émotion la première fois où j’ai réussi à envoyer un email avec mon Newton relié à un Nokia : c’était magique.

Quand j’y repense, j’ai le sentiment d’avoir vécu une belle histoire – mais c’était la préhistoire. Aujourd’hui, tout le monde est connecté en permanence, nous avons des smartphones bien plus puissants que les ordinateurs d’autrefois, la possibilité instantanée de tout voir, tout écouter, tout lire, l’accès à tous les musées et à tous les commerces, et des “amis” à n’en plus finir à qui on se sent tenu de prouver qu’on est une personne exceptionnelle qui vit des choses incroyables. On nous répète que ces machines sont le meilleur moyen de tout faire, d’apprendre, de communiquer, de gérer sa vie, de réserver ses vacances, de faire du sport et de trouver l’amour. Avec des dérives invraisemblables, des moyens de surveillance intrusifs, au service d’on ne sait qui. Vient alors le moment où on sent monter la nausée, avec le désir de se détacher, de laisser des appareils et de travailler à nouveau avec les moyens d’avant tout ça, simples, matériels, pesants, comme le papier, les fiches, les crayons, et la machine à écrire mécanique.

Écrire, dessiner, lire, sans que tout parte aussitôt dans tel ou tel cloud pour y être disséqué et profilé, quelle libération, quelle délivrance ! Je continue d’avoir un ordinateur, une tablette, un smartphone. Je les utilise de moins en moins, et je me sens de mieux en mieux.

Chers détritus

Toujours fasciné par les minimalistes, je tâche de progresser à ma manière en débarrassant les choses dont nous n’avons plus besoin.

Expérience troublante, dernièrement. J’ai apporté à la déchetterie municipale des objets qui n’étaient ni du verre, ni du papier, ni du métal, ni des appareils électriques. Du bois, du plastique, des objets rembourrés, autant de déchets dits encombrants, dont l’élimination est payante. 140 kilos. Je le sais parce que l’employé les pèse pour déterminer combien je lui dois. À cinquante centimes le kilo, c’est cher. L’envie vous prend de faire du tourisme, sachant que certaines communes voisines ne font rien payer.

Mais je progresse clairement vers l’existence allégée : 140 kilos et quelques dizaines de francs en moins, c’est déjà ça.

Qui dit moins ?

J’ai parlé il y a quelque temps de ce documentaire sur Netflix, The Minimalists. Je suis tombé sur un nouveau personnage intéressant, Cédric Waldburger, qui affirme se contenter de 64 objets personnels, dont il publie la liste, et qui a renoncé à son appartement. En revanche, un point sur lequel il est loin d’être minimaliste est celui des affaires, car il se présente lui-même comme un “serial entrepreneur”; à 30 ans, il a créé plusieurs entreprises.

Alors, bien sûr, nombreux sont les domaines sur lesquels je ne pourrai jamais régater avec quelqu’un comme lui, ne serait-ce que parce qu’il ne boit que de l’eau, ne possède aucun livre et ne porte que du noir pour éviter de perdre du temps à se demander quelle couleur choisir. Que ferais-je sans ma cafetière, ma cave et ma bibliothèque ? Et sans mon domicile, puisque je ne voyage pas 300 jours par an, d’avion en avion et de chambres d’amis en locations Airbnb ?

Tout de même, je m’interroge et je regarde autour de moi. De quoi suis-je encombré ? Quels sont les objets que je n’ai pas utilisés depuis plus de 90 jours, ou depuis plus de 10 ans ? Mes livres sont choisis en partie pour constituer une bibliothèque de consultation, en partie pour être lus et, qui sait, relus parce qu’ils m’ont plu. Je trouve que ce sont de bonnes raisons et, sur ce point, Ryan Holiday ne me contredira pas. Il n’empêche que chaque expédition à la déchetterie du Poirier au Chat a un petit goût de victoire quand j’y débarrasse quelque vieillerie. Un petit goût bizarre aussi quand, l’autre jour, j’ai éliminé deux gros paquets de documents dont je suis servi dans mon enseignement, supports de cours, préparations, et même de vieux transparents pour la rétroprojection, qui m’ont coûté des heures de travail. Des kilos de science désormais hors d’usage.

C’est décidé : je vais continuer de réduire mon empreinte matérielle, mais zéro déchet, ce n’est pas pour tout de suite.

Minimalistes

Il y a deux manières d’être minimaliste : celle qui consiste à en faire le moins possible, et celle qui consiste à vivre en s’entourant du moins de choses possible. C’est la deuxième qui m’intéresse ici, car j’ai de la peine à supporter la première.

Le terme est utilisé par Joshua Fields Millburn et Ryan Nicodemus, deux Américains qui ont tenté le pari de la simplicité et de l’existence désencombrée. Ils en parlent sur leur site The Minimalists et dans un “documentaire sur les choses importantes” qui les montre en tournée des USA pour la promotion de leur livre Essential. Le film est sur Netflix, Vimeo et d’autres réseaux. Il est agréable, informatif, jamais moralisateur ni pesant.

Les deux “minimalistes” y parlent de leur propre expérience et présentent des gens qui ont fait un pari analogue. Il y a celui dont toutes les possessions tiennent dans deux grands sacs; techniquement sans domicile fixe, il ne s’en plaint pas. Il y a ceux qui vivent dans des maisons minuscules où ils s’entourent du strict minimum et se déclarent plus heureux qu’avant. Un homme raconte comment il a quitté son emploi sur-le-champ quand on lui a offert une place d’associé dans la banque où il travaillait, tellement il craignait de mener une existence semblable à celle de son patron. Des blogueurs que j’ai suivis un temps (Patrick Rhone, Leo Babauta) viennent donner leur point de vue, et je les ai retrouvés comme on retrouve de vieux copains.

Mon problème, c’est que je suis toujours tenté d’embrayer sur ce genre de projets. Je ne pouvais pas ne rien faire, et j’ai commencé par minimaliser (un peu) mon bureau. J’ai vidé les deux tirettes, je les ai passées sous le robinet, puis regarnies des seuls éléments que j’utilise encore. J’ai pu jeter pas mal de choses. J’ai continué avec deux tiroirs contenant du matériel de bureau, et le tri a été sévère. À mon étonnement, c’est une activité jubilatoire, quasi addictive. Une fois qu’on a commencé, on a de la peine à s’arrêter. Dans l’idéal, je n’aurais dû garder qu’une plume, un stylo bille et un crayon. J’en suis encore loin, mais je progresse.

Retour en haut