Se déprendre

À vouloir juger de ce qui se passe, on se trouve ramené à la relativité de son propre point de vue. Il a fallu une certaine candeur à Descartes pour penser qu’avec le cogito, il touchait à l’inconditionné ou, pour le dire en s’aidant de ses propres métaphores, qu’il parvenait à effacer d’un coup tous les motifs que les autres et son propre vécu avaient peints sur la toile de son esprit, et donc à se débarrasser de tous ses préjugés. Après quoi il a pu entreprendre méthodiquement de penser objectivement le monde en accumulant les vérités avec assurance. Heureux homme.

Nous n’avons plus la prétention d’y parvenir. Deux siècles de sciences humaines se sont chargés de nous débarrasser de nos illusions à cet égard. Notre situation historique, sociale, psychologique, notre âge, notre propre histoire et bien d’autres déterminismes font de nous des individus très prévisibles, qui se bercent de l’idée qu’ils sont libres et qu’ils peuvent juger de tout.

Puis nous nous découvrons embarqués sur une espèce de grand bateau ivre dont la manoeuvre nous échappe, lui-même entraîné par un courant irrésistible. Les passagers s’y disputent, leurs situations sont incroyablement diverses, ils sont très nombreux, mais il y a peu de place à la table des capitaines — car il y en a plusieurs, et rarement d’accord entre eux. Les imaginations du passager qui croit avoir trouvé une boussole infaillible ou les intrigues de celui qui cherche à améliorer son confort ont peu d’importance, à peine moins que les mutineries qui agitent certains secteurs du navire. D’ailleurs, on annonce que le carburant va bientôt manquer. Beaucoup d’impuissance et beaucoup de souffrances – même en première classe.

C’est un exemple de jugement global. Une grande image qui paraît faire sens parce qu’elle correspond à ce qu’on peut tirer des informations et des impressions qu’elles suscitent. Une idée qui renforce le sentiment que toute action est inutile. Mais comment juger si elle est vraie, et peut-on s’en satisfaire ?

On a oublié que la formule qui est devenue le lieu commun de notre époque : Penser globalement, agir localement est de Jacques Ellul et qu’elle date des années 1930. Elle orne (en métal et en allemand) un giratoire pas très loin de chez moi. Or il ne s’agit pas de tourner en rond sans fin pour se convaincre qu’on est dans le coup : il faut choisir une direction et aller de l’avant.

Pour déterminer laquelle, il importe de se déprendre de ce « discours du monde » devenu évident à force d’avoir été ressassé, dont je suis le destinataire et la victime comme la plupart des gens. Pour m’en déprendre, j’ai besoin d’une référence radicalement différente, et c’est là que j’aime cette parole qui recommande de ne pas se conformer au monde présent, mais de chercher en Dieu le renouvellement de notre intelligence (Paul dans l’épître aux Romains, 12.2). Quitter la longueur d’onde du monde pour apprendre à écouter quelqu’un d’Autre n’est pas facile. Mais on cesse alors de tourner en rond et on commence à découvrir de nouveaux chemins d’action.

Crise et chuchotements

À lire les journaux, à écouter les conversations et les préoccupations des gens, j’ai l’impression de vivre une période d’entre-deux, de temps presque suspendu dans l’attente de quelque catastrophe. Ce n’est pas que les choses vont plus mal que d’ordinaire, au moins ici en Suisse. Mais c’est ressenti comme précaire, provisoire. La crise économique va nous rejoindre, et il ne se passe pas de jour sans qu’on entende parler de la possibilité d’une guerre, comme s’il fallait habituer les gens à la pensée du pire. Et le pire est multiforme. On annonce des pénuries de médicaments anticancéreux dans les hôpitaux, on ne sait comment faire face à l’afflux de réfugiés, et même le temps qu’il fait est l’occasion de s’inquiéter des conséquences possibles des changements climatiques. Je vais jusqu’à soupçonner que plusieurs espèrent confusément que la fin du monde annoncée par le calendrier maya pourrait les délivrer d’un coup de leurs angoisses.

Intervention de la délégation maya au sommet de Rio
Dessin de Chappatte, reproduit avec autorisation. Copyright: © Chappatte dans « Le Temps », Genève, http://www.letemps.chhttp://www.globecartoon.com/dessin

Or le pire n’est pas toujours sûr. Cette expression est le sous-titre du Soulier de satin de Claudel, qui précise : « La scène de ce drame est le monde ». Ces mots écrits en 1929 nous rejoignent dans notre actualité. Nous vivons un drame et non une tragédie. Le drame présente des situations difficiles, pathétiques, douloureuses, parfois aussi comiques et bouffonnes; l’issue de l’action peut être finalement heureuse, comme dans Le Cid. Rien de tel dans la tragédie, qui se termine toujours mal. À la fin du cinquième acte, on compte les morts et le rideau tombe (Phèdre).

J’aimerais qu’on se souvienne que le pire n’est pas toujours sûr — non comme d’une formule conjuratoire, mais comme d’une invitation à prendre les choses en mains là où on se trouve, en interpellant les responsables qu’on connaît ou qu’on a élus, pour qu’il ne soit pas dit (par qui?) qu’on a laissé les catastrophes se produire sans s’être battu pour qu’elles n’arrivent pas. Nos micro-lâchetés alimentent les forces destructrices. Il est temps de ranimer notre courage pour refuser des fatalités qui n’en sont pas.

Jardin des contes

De retour d’un beau moment à Bienne: une heure avec Ariane Racine, conteuse, qui a déployé ses histoires du Décaméron dans le jardin de la villa Elfenau. On y accède par un petit pont à partir de la Promenade de la Suze. Quelques chaises disposées entre la maison et un étang où plongent des canards. Un paon se promène, dédaigneux, non loin de là. La rumeur de la ville est proche, on entend les trains passer. Une heure d’histoires pendant que, lentement, la nuit vient prendre possession des lieux. Un jardin aux arbres immenses, aux buissons entre lesquels des sentiers se faufilent. Une quinzaine de privilégiés ont choisi de venir écouter Ariane, accueillis par Eric et Albane, qui offre à chacun un verre de Marsala rafraîchi dans de l’eau de source.
«Cela se passe dans les collines de Toscane, en été, à l’aube de la Renaissance, alors que la peste sévit en ville et partout», dit Ariane. Cela se passe très bien aussi un 11 mai à Bienne dans le jardin de la villa Elfenau, alors que d’autres pestes continuent de sévir un peu partout. Une soirée estivale honorée par les oiseaux et un chat qui, lui aussi, est venu écouter les contes, lové sur une chaise au premier rang.

Nouvelle série et nouveau livre

Le premier tirage de La Sagesse ou la Vie étant épuisé, j’en ai commandé un deuxième, qui a fini par arriver hier, après quelques péripéties du fait que le numéro de compte que l’imprimeur m’avait donné n’était pas le bon. Du coup, les virements avaient de la peine à parvenir à destination, et la livraison a été retardée d’autant. Il était temps, je n’avais plus que trois exemplaires à disposition.

Ce nouveau tirage m’a permis de corriger quelques coquilles qui, pour la plupart, m’ont été signalées par des lecteurs bienveillants. Je les en remercie.

J’ai aussi saisi l’occasion de cette commande pour rééditer ma vieille Poursuite du Vent, 20 ans d’âge. Il y avait des demandes auxquelles je ne pouvais pas répondre, le livre étant épuisé depuis des années. J’ai cédé mes derniers exemplaires et demandé à mon graphiste de me proposer un habillage qui soit plus au goût du jour. Pour ma part, j’ai refait la mise en pages, corrigé toutes les coquilles connues, mais sans toucher au contenu. La Poursuite du Vent est donc à nouveau disponible. Même format, moitié moins de pages que La Sagesse, mais la dimension du témoignage en plus.

En attendant que la page « acheter le livre » soit mise à jour, on peut passer commande par e-mail. La Poursuite du Vent est vendue 25 francs, port et emballage compris.

Pour la petite histoire, le billet que vous lisez n’a pas été rédigé sur mon ordinateur, mais sur mon iPad. Misère de l’informatique, je dois remplacer mon disque dur, qui commençait à présenter des symptômes inquiétants : des gels d’une bonne minute survenaient de plus en plus souvent, et un test a révélé qu’il était endommagé. Je tente donc d’en recopier le contenu sur un disque neuf, et tout indique que l’opération prendra environ 24 heures – si elle réussit. Tous mes fichiers sont sauvegardés sur des disques externes, mais je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas « bootables » : impossible de redémarrer avec eux. Je n’avais pas fait les bons réglages de sauvegarde.

Ce sera donc le cinquième disque dur de mon MacBook Pro acheté à l’automne 2008. Le premier (un Hitachi) a été remplacé sous garantie. J’ai remplacé le deuxième qui était devenu trop exigu. Le troisième (un Seagate) m’a rapidement (si on peut dire, tellement il était lent) fait comprendre qu’il voulait être remplacé. C’est le quatrième, de la même marque, que je recopie en ce moment sur un Western Digital que j’ai failli acheter en deux exemplaires, en prévision d’une possible panne prochaine… La recopie a commencé ce matin vers 11h00. À 14h25, le logiciel de recopie indique qu’il « reste 21h environ ». Il fonctionne de manière intermittente, se figeant assez souvent dans la copie d’un fichier pendant 30 secondes ou une minute.

Les Petits Matins, jeudi 21 avril

Voilà, c’est fait. Fatigué encore de la nuit précédente à l’hôtel, du lever à 3h30 pour être sûr d’arriver frais et dispos autant qu’il est possible au studio à cinq heures moins le quart, l’émission commençant à cinq heures.

Vous pouvez télécharger l’émission ou l’écouter depuis le site de La Première.

L’invité que nous avons «réveillé» un peu avant 6 heures était Christophe Reichenbach, aumônier de l’association Rue à Coeur.

Deux images souvenir. Georges Pop, qui m’a interviewé; au second plan, Didier Duployer, qui a donné les infos de 5h30 :

Georges Pop durant l'émission

Et l’interviewé, juste au moment de commencer (photo Caroline Dumoulin, RTS) :

Photo Caroline Dumoulin, RTS