Inscription locale

Curieux de vérifier comment Dürrenmatt avait traité l’inscription locale de son polar Le juge et son bourreau, je l’ai relu en allemand, car la traduction française n’est disponible ni sur iBooks, ni sur Kindle. J’y ai trouvé quelques drôleries absentes en français, par exemple dans les dialogues avec le policier Charnel, dont l’allemand laisse à désirer.

J’avais presque tout oublié du livre, sauf le nom du commissaire Bärlach et le fait que l’action se déroule en partie à Lamboing, dans une maison isolée, celle du personnage Gastmann. La maison existe, elle se trouve à quelques centaines de mètres de chez moi. Je n’y suis jamais entré, mais, dans le parc qui l’entoure, il y a toujours autant de voitures garées que dans le livre.

Photo J.-F. Jobin

Dans ce roman, écrit entre 1950 et 1951, Dürrenmatt oppose Bärlach à Gastmann, un “nihiliste” qui a autrefois parié qu’il pourrait commettre un crime pour lequel on ne pourrait jamais le condamner, faute de preuves suffisantes. Ce qu’il a fait à Constantinople, sous les yeux de Bärlach. Il n’en est pas resté là. On le retrouve en lobbyiste assez trouble opérant à Lamboing, ein gottverlassenes Dorf que personne ne connaît. Bärlach, qui sait que la maladie ne lui laissera plus beaucoup de temps à vivre, s’érige en juge de Gastmann et lui envoie un bourreau pour l’exécuter. Son sens de la justice le conduit à agir en solitaire et en dehors des procédures judiciaires standard.

J’en reviens à l’inscription locale de Der Richter und sein Hecker. Septante ans plus tard (le roman commence au matin du 3 novembre 1948), bien des choses ont changé. La question jurassienne, qui avait éclaté à l’automne 1947 et se trouve mentionnée dans le roman, est aujourd’hui officiellement close. Il n’y a plus de poste de police à Lamboing, plus de station-service à Douanne, où le Bären propose maintenant des sushis; les sapins ont remplacé les peupliers autour de la maison Gastmann, des autoroutes ont été construites, des limitations de vitesse introduites, et on fume beaucoup moins de cigares. Cependant, les itinéraires empruntés par les personnages entre Berne et Lamboing existent encore, ainsi que les bouchons à l’entrée de Bienne. On situe sans peine les endroits décrits et je n’ai relevé qu’une erreur : quand on monte à Lamboing par la route de Schernelz (Cerniaux en français), il faut tourner à droite, et non à gauche, pour franchir le pont sur la rivière. Si on excepte ce détail, on peut très bien marcher aujourd’hui encore sur les traces des personnages.

Autre lieu intéressant, celui où Dürrenmatt se met lui-même en scène dans le personnage d’un écrivain, à un endroit qui ne peut être que Festi, au-dessus de Gléresse, où il a d’ailleurs habité, comme d’autres artistes d’ailleurs, Max Bill par exemple. Pour qui cela intéresse, prendre le funiculaire qui relie Prêles à Gléresse et descendre à l’arrêt Festi. C’est un point de vue exceptionnel. En 2016, on y a d’ailleurs monté une pièce de théâtre tirée du roman.

Je vis dans un endroit irrigué par la littérature. Les poètes Hugues Richard et Francis Giauque sont du Plateau de Diesse. Plus bas, au milieu du lac de Bienne, il y a l’île Saint-Pierre, où Jean-Jacques Rousseau dit avoir passé les plus belles semaines de sa vie. Un peu plus à l’ouest, Tschugg, où Hegel, en 1796, a travaillé comme précepteur des deux filles et du fils du patricien bernois Carl Friedrich Steiger. Et Dürrenmatt, bien entendu. J’en oublie certainement.

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Le poids des livres

On raconte qu’à sa parution, L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre pesait exactement 1 kilo et que cela lui a valu une partie de son succès auprès des femmes : publié en 1943, alors qu’il y avait pénurie dans les poids et mesures, les maraîchères achetaient cet essai d’ontologie phénoménologique de 724 pages pour peser les fruits et les légumes qu’elles vendaient au marché.

Cette caractéristique m’a intrigué, s’agissant d’un livre qui a bouleversé le champ philosophique d’après-guerre dans les pays francophones, qui a fait connaître l’existentialisme sartrien et qui a aussi conduit quelques personnes au désespoir et au suicide. Jean Brun, qui avait le sens de la formule, mais qui n’aimait pas le livre, disait qu’il était le best-seller le moins lu de tous les temps, traduit dans toutes les langues, sauf en français. C’est tout à fait injuste.

J’ai voulu vérifier sur l’exemplaire que je possède, achevé d’imprimer le 10 novembre 1966. Hélas, il ne pèse que 796 grammes, comme si le néant avait grignoté 204 grammes d’être. Le papier a-t-il séché ? Est-il de meilleure qualité que celui de la première édition ? Allez savoir. Toujours est-il que mon exemplaire ne fait plus le poids.

Ce serait agréable de pouvoir juger de la qualité d’un philosophe au poids de ses livres, mais on se heurte à des difficultés. Dans des éditions comparables chez Flammarion, les œuvres complètes de Platon font 1,903 kg et celles d’Aristote 2,532 kg. Or je préfère Platon, et Aristote en poids lourd, ça me gêne. Il vaut mieux renoncer à cette idée, sinon le très prolifique Jean Brun l’emporterait sur des auteurs bien plus importants que lui.

Tout de même, marqué par l’exemple de L’Être et le Néant, j’ai pesé quelques volumes de ma bibliothèque, à la recherche du livre idéal pesant exactement 1 kilo. En vain, mais, avec un bonus de 8 grammes, je vous propose les œuvres complètes de Baudelaire, dans une édition abîmée que la Guilde du Livre avait publiée 1967 pour le centenaire de la mort du poète.

SLFF

À ma manière, je célèbre la Semaine de la langue française et de la francophonie, la SLFF, vingt-troisième du nom cette année en Suisse. Elle est organisée autour du 20 mars, qui est la Journée internationale de la Francophonie.

Je le fais en participant à autant de manifestations que je le peux. Il y en a plus de 70 en l’espace de deux semaines, un peu partout en Suisse. Le programme est alléchant. Je dois donc faire des choix, commandés par le temps que j’ai à ma disposition et la proximité des manifestations, parce que je souhaite rentrer chez moi après la manifestation. En conséquence, je vais souvent à Berne aux journées Francofilms, présentées par les ambassades de six pays, et aux conférences comme celle-ci ou comme celle-là à Neuchâtel, en regrettant de ne pas pouvoir aller voir tout ce qui est proposé à Zurich et à Lucerne.

La francophonie est vivante en Suisse, et pas seulement à Genève et à Lausanne. Les francophones de Berne, Zurich et Lucerne sont très actifs et proposent des manifestations durant toute l’année. De là à convaincre tous les Alémaniques que Franz isch a cooli Sprach, il y a un pas. Cette semaine, c’est l’occasion de le franchir..

Maison blanche

Hier soir, à Berne, dans le cadre de la SLFF, Nicole Bacharan et Dominique Simonnet ont parlé des secrets de la Maison Blanche. Je m’attendais à un exposé centré sur les deux derniers locataires du Bureau ovale, mais ils ont surtout parlé de quelques présidents du passé, Jefferson, Abraban Lincoln, T. Woodrow Wilson, Franklin Roosevelt, John Kennedy et Ronald Reagan.

Ce qui était le plus fascinant, c’était l’évocation des situations difficiles dans lesquelles ils se sont trouvés et comment ces situations ont été résolues. Je ne savais pas que Lincoln s’est rendu sur le front de la guerre de Sécession parce que ses troupes alignaient défaite sur défaite, et qu’il a passé des nuits à étudier en secret des traités de statégie militaire pour comprendre comment reprendre l’avantage. J’ignorais que Wilson, créateur de la Société des Nations, n’a jamais réussi à y faire adhérer son propre pays, ce qui a probablement facilité la montée du nazisme en Europe ensuite, ni que Churchill avait traversé l’Atlantique infesté de sous-marins allemands pour rencontrer Roosevelt et le convaincre d’entrer en guerre pour combattre Hitler, ce qui n’a eu lieu qu’après Pearl Harbour. J’ignorais également qu’au moment de la crise de Cuba, il n’y avait guère que Kennedy et Krouchtchev pour refuser la confrontation militaire, et qu’une guerre nucléaire a été évitée de justesse à ce moment-là, parce que des têtes nucléaires équipant les missiles russes avaient déjà été livrées. Je n’avais pas davantage compris que Reagan avait collaboré avec le Vatican pour soutenir la Pologne, gouvernée alors par Jaruselski qui faisait face aux revendications de Solidarnosc, affaiblissant l’URSS, qui allait bientôt disparaître.

Dans toutes ces situations, il y a eu des hommes seuls, convaincus de ce qu’ils avaient à faire, souvent en butte à l’opposition du Sénat, du Congrès et du Pentagone, et qui ont tenu le cap envers et contre tous, ou presque tous. Pour le meilleur, souvent.


Olio Fiat, ou l’amour des mots

Je ne peux pas voir quelque chose d’écrit sans essayer de le lire, que ce soit le nom des rues, les publicités ou les titres du journal que je déchiffre à l’envers quand quelqu’un le lit en face de moi.

Les mots m’ont fasciné avant que je sache lire. Je m’interrogeais sur leur sens, je posais des questions, et j’essayais de deviner quand les réponses n’était pas satisfaisantes. Dans les années cinquante, par exemple, j’accompagnais mes parents à la messe du dimanche. C’était en latin et il y avait des termes qui semblaient vouloir dire quelque chose. Quand j’entendais Dominus vobiscum, je pensais à vos biscômes et je me demandais de quel petit chien on parlait quand on répondait Et cum spiritu tuo.

Nous habitions non loin d’un passage à niveau. Je m’y arrêtais pour regarder la voie ferrée en direction du sémaphore, les yeux rivés sur les traverses et le ballast entre les rails : ça avait peut-être un rapport avec le fruit de vos entrailles du Je vous salue Marie. Pas facile de comprendre la religion catholique quand on est petit.

Il n’y avait pas que les énigmes de la religion. Mon père aimait chanter Sentiers valaisans, qui le mettait particulièrement en joie. Pas de souci tant qu’il s’agissait des sentiers de là-bas, de là-haut, sentiers conduisant vers un ciel toujours plus haut. C’est après que ça devenait incompréhensible pour mes cinq ans : oh ho, oh holio, oh ho, oh holio, etc. Un an plus tard, quand il a acheté sa première voiture, une Fiat 1100 TV (TV pour Turismo Veloce), une inscription sur le tableau de bord m’a livré un début de piste : Olio Fiat. Mais apparemment, ce n’était pas la bonne.

C’est ainsi que j’ai commencé à aimer les mots. Tout leur mystère ne s’est pas encore évaporé.

Baselitz

Je ne suis pas historien de l’art, mais j’aime visiter les expositions de peinture. J’ai donc payé mes 25 francs pour visiter la rétrospective Baselitz à la Fondation Beyeler, et j’ai aussi visité l’exposition de ses dessins au Musée des Beaux-Arts de Bâle.

Je ne sais pas comment vous visitez les expositions de peinture ni ce que vous y cherchez. Pour moi, il y a toujours une part de mystère, et souvent c’est elle qui me confirme que je suis devant une œuvre de valeur. L’émotion ressentie fait pareil. Ce qui gâche le mystère et stérilise l’émotion, c’est la banalité ou le sentiment qu’il y a un truc, un artifice, une facilité. Je voudrais toujours croire que l’oeuvre d’art ouvre des perspectives, qu’elle donne à voir autrement, qu’elle révèle quelque chose d’inaperçu avant elle. Et je ne suis pas hostile par principe à ce qu’elle soit plaisante. Mais bon, c’est comme en tout, il n’y a pas que des chefs d’œuvre, et les peintres les plus célébrés ont aussi produit des choses sans intérêt.

À force de fréquenter les musées et les fondations, je m’aperçois qu’il en va de la peinture comme de beaucoup d’autres choses : on montre ce qui marche, et ce qui fait accourir le public, c’est la peinture moderne d’il y a cent ans. Les impressionnistes par-ci, Monet par là, Cézanne, les débuts de l’abstraction avec l’avant-garde russe, le Blaue Reiter, Kandinsky, le cubisme et Picasso. Le public se fait plus rare devant les œuvres de la deuxième moitié du XXe siècle et du XXIe, parce que le temps et les sédimentations de la critique n’ont pas encore clairement désigné les classiques et les “valeurs sûres”. Dans ces conditions, on craint de ne pas comprendre et de se faire avoir.

Georg Baselitz dans une vidéo projetée à la Fondation Beyeler

Du coup, une rétrospective des œuvres de Georg Baselitz, qui fête ses 80 ans cette année, est une aubaine : voici enfin un contemporain (encore) vivant et célébré. Le public est présent – et moi aussi.

Ses peintures sont souvent très grandes. Leur taille impose leur présence. J’y trouve la volonté de choquer, très présente à ses débuts dans les années 1960, par exemple dans une toile où un personnage masculin déformé semble se masturber, ou dans une sculpture présentée à la Biennale de Venise en 1980, un grand personnage au bras tendu, dans lequel les médias ont vu un salut hitlérien. Les tribunaux et les polémiques ont certainement installé sa réputation.

Porträt Elke I (1969)
Portrait d’Elke retourné

Plus tard, il est devenu le peintre qui retourne ses toiles. Les sujets sont tout à fait reconnaissables : un aigle, un portrait de sa femme Elke, mais les tableaux sont présentés à l’envers, la tête en bas. Les notices de l’exposition disent que les tableaux n’ont pas été retournés après l’exécution, mais peints directement tels qu’ils sont exposés. Je veux bien le croire, mais c’est troublant quand on retourne le tableau. Quoi qu’il en soit, ce mode de faire tourne au procédé et à la marque de fabrique de Baselitz. Ce serait pour lui le moyen de libérer le tableau du motif. Je vois surtout le motif retourné, et je me lasserais si ce n’était que cela. Avec les années, on voit que sa peinture évolue. Les toiles sont de plus en plus travaillées et torturées, poignantes, comme dans cette série ‘45 (1989) présentée au sous-sol, vingt œuvres accrochées sous forme de frise, qui évoquent les derniers moments de la deuxième guerre mondiale, et en particulier le bombardement de Dresde.

Une partie de la série ’45

Baselitz s’est expliqué avec l’histoire de l’art, reprenant des éléments présents chez certains peintres, ou des motifs célèbres, comme ici son interprétation à la tronçonneuse des Trois Grâces qui, dans la mythologie grecque, sont les déesses du charme, de la beauté et de la créativité :

Sculpture en bois dans le parc de la Fondation Beyeler

Il reprend aussi des motifs de ses propres peintures, par exemple le portrait de sa femme Elke.

Portrait de Elke (2017)

Les œuvres les plus récentes sont celles qui me touchent le plus.

2006

Le couple ci-dessus, et Avignon ade (2017), un autoportrait monumental fendu en deux.

Avignon Ade (2017)

Oui, derrière le procédé de la tête en bas qu’on finit par oublier, il y a la douleur, la révolte, la paix parfois, et une forte présence de la mort qui rôde et qui attend.

Le temps paisible

Sylvain Tesson a écrit Dans les forêts de Sibérie. Il y tient le journal des mois de février à juillet 2010, qu’il a passés en solitaire dans une petite cabane au bord du lac Baïkal, à des heures de marche de ses voisins les plus proches. Son ermitage lui a donné l’occasion de faire des observations intéressantes. En voici trois où il est question du temps, de la tenue d’un journal intime et du désir. Elles rachètent son côté donneur de leçons, parfois irritant ailleurs dans le livre.

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont.

Tout ce qui reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à ma mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.

J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée – à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée.

Nous jouons sur la plage. Je leur lance l’os de cerf déniché par Aïcha. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m’apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l’instant. Notre péché à nous autres, les hommes, est d’avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d’objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son « va chercher ! ». Le chien a admirablement réglé le problème du désir.

Pages 72, 137-138 et 155-156 de l’édition Gallimard parue en 2011..

Abonnement général

J’aime les trains. J’ai acheté un abonnement général avec lequel, une fois par semaine, je pars faire un grand tour, qui commence inévitablement par un trajet en bus jusqu’à La Neuveville, ou en funiculaire jusqu’à Gléresse. Aujourd’hui, par exemple, j’ai eu envie de traverser les Alpes et je suis allé à Lugano. Le trajet est long, d’autant qu’il faut ensuite en revenir, mais ça ne me gêne pas car, dans le train, je lis, je réfléchis et j’écris souvent mieux et davantage qu’à la maison. Sur les grandes lignes, tant que le train ne s’arrête pas, je suis captif ; sur les petites, je n’ai aucune envie de descendre dans un patelin où je n’ai rien à faire et où je me sentirais intrus si je m’aventurais dans le café du coin. Du coup, je me concentre sur les choses que je peux faire là où je suis : lire, écrire et réfléchir en regardant le paysage qui défile ou en observant les autres passagers.

L’endroit que je préfère est le wagon restaurant des ICN. Fenêtre à gauche, peu importe le sens de la marche. À l’une des grandes tables si possible. Il y a des nappes en tissu et on peut bouger les chaises.

En général, je me donne une destination et un but : aller voir quelqu’un ou visiter une exposition, mais pas toujours : il m’est arrivé de descendre au terminus de Saint-Gall pour acheter un sandwich et de remonter ensuite dans le train qui repartait en sens inverse.

J’ai mes points de chute dans plusieurs villes : des cafés où je me sens bien, des bibliothèques, des parcs quand il fait beau. Les restaurants Coop ou Manor sont d’excellents endroits pour travailler en matinée ou l’après-midi.

Il y a un paradoxe à circuler dans tout le pays pour me concentrer sur des choses que je peux faire à la maison. Mais dans le train, je ne me préoccupe pas du ménage, je ne vais pas voir ce que le facteur a apporté, je ne m’occupe pas de cette réparation qui attend depuis un moment, je ne résiste pas à la tentation de décrocher le téléphone quand il y a des appels publicitaires. Et je ne réponds pas aux sollicitations des chats.

Stoïcien

Je ne suis pas stoïcien. Je ne crois pas que le salut réside dans la maîtrise de soi, qui s’atteint (peut-être) à force de se tenir éloigné des choses qui réjouissent les autres, ou de celles dont ils souffrent. L’absence de souffrance (apathie) n’est pas mon objectif premier.

Cela dit, pas question de se laisser agiter par tous les désirs et toutes les envies, surtout quand elles sont créées de toutes pièces par le monde dans lequel nous vivons. Il faut un filtre, une ligne de défense, des moyens de faire face, et certaines maximes stoïciennes sont utiles quand il faut mettre de la distance entre le surgissement des désirs et la décision de donner suite ou non à leur tonitruant ou insidieux appel.

Celle-ci par exemple : si tu veux avoir tout ce que tu veux, il suffit de ne vouloir que ce que tu peux avoir. Elle ressemble à une blague, mais c’est une pensée profonde. Pour les stoïciens, par exemple Épictète dans son Manuel, il est impératif de maîtriser nos représentations, de comprendre que les idées et les images que nous nous faisons des choses ne sont pas identiques aux choses qu’elles désignent. Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle.

Ryan Holiday sur Amazon

Le stoïcisme est ancien. Il a connu ses heures de gloire dans l’Antiquité grecque et romaine et pendant la Renaissance. Peu de gens s’affirment stoïciens aujourd’hui, mais j’en connais au moins un, Ryan Holiday, 30 ans, écrivain américain, spécialiste du marketing et des médias, qui professe vivre en stoïcien et qui s’exprime abondamment à ce sujet en livres, articles et billets sur son blog ou celui d’autres qui l’accueillent. Il n’est pas traduit en français pour le moment, mais peu importe. Je trouve intéressant de voir comment il aborde le stoïcisme au quotidien, par exemple dans cet article où il commente 21 épigrammes, pas tous stoïciens d’ailleurs, qui, selon lui, devraient nous conduire dans nos choix et nos existences.

Si vous lisez la langue de Shakespeare et de Donald Trump, allez vous faire votre opinion.

Minimalistes

Il y a deux manières d’être minimaliste : celle qui consiste à en faire le moins possible, et celle qui consiste à vivre en s’entourant du moins de choses possible. C’est la deuxième qui m’intéresse ici, car j’ai de la peine à supporter la première.

Le terme est utilisé par Joshua Fields Millburn et Ryan Nicodemus, deux Américains qui ont tenté le pari de la simplicité et de l’existence désencombrée. Ils en parlent sur leur site The Minimalists et dans un « documentaire sur les choses importantes » qui les montre en tournée des USA pour la promotion de leur livre Essential. Le film est sur Netflix, Vimeo et d’autres réseaux. Il est agréable, informatif, jamais moralisateur ni pesant.

Les deux « minimalistes » y parlent de leur propre expérience et présentent des gens qui ont fait un pari analogue. Il y a celui dont toutes les possessions tiennent dans deux grands sacs; techniquement sans domicile fixe, il ne s’en plaint pas. Il y a ceux qui vivent dans des maisons minuscules où ils s’entourent du strict minimum et se déclarent plus heureux qu’avant. Un homme raconte comment il a quitté son emploi sur-le-champ quand on lui a offert une place d’associé dans la banque où il travaillait, tellement il craignait de mener une existence semblable à celle de son patron. Des blogueurs que j’ai suivis un temps (Patrick Rhone, Leo Babauta) viennent donner leur point de vue, et je les ai retrouvés comme on retrouve de vieux copains.

Mon problème, c’est que je suis toujours tenté d’embrayer sur ce genre de projets. Je ne pouvais pas ne rien faire, et j’ai commencé par minimaliser (un peu) mon bureau. J’ai vidé les deux tirettes, je les ai passées sous le robinet, puis regarnies des seuls éléments que j’utilise encore. J’ai pu jeter pas mal de choses. J’ai continué avec deux tiroirs contenant du matériel de bureau, et le tri a été sévère. À mon étonnement, c’est une activité jubilatoire, quasi addictive. Une fois qu’on a commencé, on a de la peine à s’arrêter. Dans l’idéal, je n’aurais dû garder qu’une plume, un stylo bille et un crayon. J’en suis encore loin, mais je progresse.