Dans l’air du temps

Zeitgeist

Dans l’air du temps

Au Damassinier, tel était le nom de ce blog jusqu’à présent. Je l’avais choisi en fonction d’un projet de maison d’édition qui n’a finalement publié qu’un seul de mes livres, AD éditions, où AD abrégeait “Au Damassinier”, en forme d’hommage à un damassinier qui était planté dans mon jardin.

Cet arbre, trop vieux, a dû être coupé, et je ne l’ai pas remplacé. Et comme la plupart des billets de ce blog parlent de l’esprit de notre temps, de notre Zeitgeist,  j’ai décidé de le rebaptiser Dans l’air du temps, sachant que le latin et le grec utilisent le même mot pour nommer l’air et l’esprit.

Ce sera donc dans l’air du temps. Et si vous vous demandez ce qu’est un damassinier, sachez que c’est un arbre fruitier qui produit de petites prunes très aromatiques, dont on tire, dans le Jura suisse, une eau-de-vie recherchée. Il a, dit-on, été ramené de Damas par les Croisés, qui y sont donc allés… pour des prunes.

Source de l’image : rts.ch

Je vous laisse avec cette seule image : celle de l’air du temps est trop multiple, ou alors invisible, comme l’air.

Le match chinois de Walter Bosshard et Robert Capa

Robert Capa (1913-1954) est un photographe bien connu. Celle de ses photos qui montre un milicien républicain fauché par une balle franquiste est devenue l’icône de la guerre civile espagnole.

Photo Robert Capa / Magnum photos

Capa a photographié tous les grands conflits de son époque, dont la guerre sino-japonaise, en même temps qu’un de ses collègues, le Suisse Walter Bosshard (1892-1975). La Fotostiftung de Winterthour permet de les redécouvrir. Le site L’œil de la photographie donne une description exhaustive de l’exposition La Course à la Chine.

Capa et Bosshard, devenus amis, étaient en concurrence pour une publication dans Life. Bosshard gagne la course. Il a une connaissance étendue du terrain, où il a déjà beaucoup voyagé et vécu; il s’intéresse à la vie des gens, à leur quotidien, à leurs souffrances. Il va là où personne ne va, avec un côté aventurier sans peur et sans reproche. Ses images de la Mandchourie révèlent un pays extraordinaire. Il va aussi visiter Yan’an, la “capitale rouge”, et il est le premier à publier un portrait de Mao Zedong.

Mao Zedong à Yan’an, par Walter Bosshard

 

Ses images de la guerre sino-japonaise montrent combien cette guerre a été meurtrière et destructrice. La Chine, politiquement divisée, ne parvient pas à résister à l’invasion japonaiose. Étonnamment, Bosshard a ses entrées aussi bien du côté japonais que du côté chinois et photographie les généraux des parties adverses. C’est du très bon photojournalisme.

Walter Bosshard: Japanischer Bombenangriff auf eine Bahnlinie, Hankou, 1938 © Fotostiftung Schweiz / Archiv für Zeitgeschichte

Capa n’a pas eu la latitude de mouvement dont jouissait Bosshard. Mais la différence saute aux yeux. L’exposition présente quelques-unes de ses photos. Les différences sautent aux yeux : il est meilleur dans la composition, meilleur dans le cadrage, et il y a presque toujours du mouvements dans ses images. Il raconte quelque chose quand Bosshard montre et décrit.

Robert Capa: Wounded soldiers, Tai’erzhuang, Xuzhou front, China, April 1938 © International Center of Photography / Magnum Photos

Mais l’exposition vaut une visite rien que pour Bosshard. Les photos de Capa en supplément.

Pas le dernier mot

Photo by Rowan Heuvel on Unsplash

Il y a quelque chose d’étrange dans la situation actuelle. Nous nous occupons de nos besoins, de nos soucis, de nos plaisirs, alors que les équilibres politiques, climatiques, culturels, religieux, sont en train de basculer, nous réservant un avenir illisible.

On voudrait que les choses se passent autrement, on voudrait que nos actions modifient la marche du monde, on voudrait préserver ce en quoi on a cru, ce pour quoi on se bat. On se décourage en réalisant à quel point les deux ou trois choses qui sont à notre portée sont sans proportion avec les problèmes et les forces en présence.

La portée de nos actions individuelles est faible, mais elle n’est pas dérisoire. On ne peut pas tout laisser aller sans résister, sans rien dire, sans rien faire. Question de conscience, de dignité. On connaît le principe : penser globalement, agir localement. Et même si la globalité devenait impensable, il faudrait continuer d’agir et de dire. Dieu merci, le prince de ce monde n’aura pas le dernier mot.

Chers détritus

Toujours fasciné par les minimalistes, je tâche de progresser à ma manière en débarrassant les choses dont nous n’avons plus besoin.

Expérience troublante, dernièrement. J’ai apporté à la déchetterie municipale des objets qui n’étaient ni du verre, ni du papier, ni du métal, ni des appareils électriques. Du bois, du plastique, des objets rembourrés, autant de déchets dits encombrants, dont l’élimination est payante. 140 kilos. Je le sais parce que l’employé les pèse pour déterminer combien je lui dois. À cinquante centimes le kilo, c’est cher. L’envie vous prend de faire du tourisme, sachant que certaines communes voisines ne font rien payer.

Mais je progresse clairement vers l’existence allégée : 140 kilos et quelques dizaines de francs en moins, c’est déjà ça.

Capitalocène

J’ai entendu ce terme pour la première fois samedi dernier dans la Signature de Simon Matthey-Doret sur La Première, à écouter ici. Il proposait qu’on nomme ainsi l’ère dans laquelle nous vivons, au lieu d’utiliser le terme d’anthropocène, que d’autres proposent. En effet, ce n’est plus l’activité humaine en tant que telle qui menace de détruire la planète, disait-il, “mais l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste”.

Cette manière de poser le problème me paraît viser juste. Elle me rappelle deux choses.

La première, c’est que nous sommes prévenus depuis longtemps de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfoncés. En 1972, le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance, ne parlait pas encore de changement climatique, mais signalait le problème de la pollution thermique due à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, provoquée par l’accroissement exponentiel de l’activité humaine et de l’utilisation des énergies fossiles.

La deuxième est la prophétie de Karl Marx, selon laquelle le capitalisme mourrait de ses propres contradictions. On comprend maintenant de quelle manière cela peut arriver, mais il est assez clair qu’il ne sera pas remplacé par la société sans classes que Marx imaginait.

Alors oui, certainement, un catastrophisme éclairé vaut mieux que la politique de l’autruche.

Bornes to be free

Il y a un problème lié au fait de vieillir. On a grandi dans une société régie par un ensemble de règles plus ou moins acceptées, plus ou moins respectées, auxquelles on s’est opposé au nom de valeurs meilleures, moins traditionnelles, plus en phase avec le temps. On s’est réjoui quand ces valeurs ont pris la place des anciennes. Mais la roue a tourné et les générations suivantes ont fait leur propre travail de mise à jour. Au bout du compte, on éprouve un  décalage violent avec la société dans laquelle on vit. C’est flagrant en politique, quand resurgissent des pratiques et des projets qui font peur, qui sont la négation de ce qui promettait un progrès en matière de justice sociale et de générosité. Les vieux fantômes réapparaissent et on a le sentiment que les bornes ne sont plus là où elles doivent.

Photo Marc Mongenet, Wikimedia Commons. Borne frontière franco-suisse n° 151 côté France entre Jussy et Saint-Cergues, marquée d’un S pour Savoie.

À quoi servent les bornes ? Enfoncées dans la terre, celles auxquelles je pense marquent la frontière entre deux propriétés, entre deux États. On leur prête une permanence que n’ont pas la clôture ou la haie. Chez nous, seuls les géomètres officiels sont habilités à fixer leur emplacement. “Ne déplace pas la borne ancienne, que tes pères ont posée”, affirme le livre des Proverbes.

Si on dépasse les bornes, alors, dit une blague en forme de pléonasme, il n’y a plus de limites. Certains s’en effraient et d’autres s’en réjouissent, sur le mode romantique du “no limits”, de la recherche de l’inexploré, de ce qui n’est soumis ni au cadastre, ni aux règlements. C’est plus exaltant, plus angoissant aussi – à supposer que cela soit possible.

Les bornes peuvent aussi se déplacer. Les lois sont la grande limite collective, mais elle est fluctuante. Dans les années 1950, le concubinage était interdit (le Valais n’a levé l’interdiction qu’en 1995), les avortements se pratiquaient dans la clandestinité, l’homosexualité était condamnée (Inès, la lesbienne de l’enfer du Huis Clos de Sartre, dit qu’elle était une « femme damnée » bien avant sa mort), et les femmes, qui n’ont obtenu le droit de vote en Suisse qu’en 1971, n’ont pu s’inscrire aux compétitions de course à pied et autres marathons qu’à partir des années 1970. On a l’impression que tout cela date du temps des dinosaures. J’en suis un et je me souviens.

Le bien a changé de visage. On a adapté la loi aux conduites. Pourquoi le regretter, si c’est pour le meilleur ? Mais on s’offusque quand des autorités, confrontées à une pollution non maîtrisée, modifient les normes officielles pour que la plage ou le lac redeviennent propres, comme par magie, juste avant la saison touristique.

De nouvelles limites ont été posées. Interdictions de fumer, interdiction de certains pesticides, limitations de vitesse sur les routes, interdiction de certaines formes de discrimination, procès contre les auteurs d’actes pédophiles, condamnation du harcèlement sexuel, etc. Le mal a changé de figure.

La morale, au sens d’une instance extérieure qui règle les comportements, est mal perçue. On se satisfait de la règle consistant à ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Pour le reste, pourvu que ce soit entre adultes consentants, à chacun son éthique. C’est aussi une limite, individuelle cette fois-ci, celle du sentiment personnel du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Selon Rousseau, il n’est pas nécessaire de savoir ce que sont le bien et le mal, il faut simplement suivre la voix de sa conscience : Ô vertu, science sublime des âmes simples, faut-il tant de peine et d’appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? demande Rousseau en conclusion de son Discours sur les sciences et les arts.

Portrait par Quentin de La Tour

Magnifique ! Mais Rousseau met deux conditions : il faut rentrer en soi-même et faire taire les passions. Pas facile d’entendre la voix de la conscience dans un monde qui nous pousse à satisfaire nos passions et à vivre dans l’extériorité. La machine économique et la puissance de son idéologie veulent nous contraindre à des révisions déconcertantes.

Dans ces conditions, pour aider la conscience défaillante, il faut des repères plus vastes, des critères plus solides que ceux du temps. Le bien, le mal, le juste, l’injuste, les vieilles bornes en quelque sorte. Des règles du jeu, un cadre dans lequel la liberté peut s’exercer au lieu de mouliner dans le vide.

Photo Kal Loftus, unsplash.com.

Quand Socrate a été condamné à mort, il a dû attendre quelques jours l’exécution de sa peine. Pendant ce temps, raconte Platon dans le Criton, ses disciples ont préparé secrètement son évasion. Quand ils sont venus le chercher, Socrate a refusé de partir. Il a expliqué à ses amis que le tribunal l’a condamné selon les lois. La sanction était injuste, mais légale. Dans ces conditions, s’évader, c’était renier les lois — les lois qui ont commandé à ses parents de le nourrir, de l’éduquer, et à la cité de fonctionner à peu près correctement. Que les lois soient pour une fois en sa défaveur ne l’autorise pas à cesser de les observer. Il doit donc accepter de boire la ciguë, sans quoi ses enseignements et son action perdraient tout crédit.

L’exemple est extrême, mais il donne à réfléchir. Le fait qu’on en parle encore lui donne raison.

Socrate, c’est une borne.

Portrait de Socrate, Musée du Louvre.

La politique du reptile

Dimanche dernier, l’initiative pour des aliments équitables a été rejetée avec 61,3% de non, et celle pour une souveraineté alimentaire exigeant une agriculture écologique et sans OGM a été refusée par 68,37% des votants.

Or, lors du premier sondage réalisé au début du mois d’août, on prévoyait une acceptation massive de ces deux initiatives, la première recueillant 78% d’opinions favorables, et la seconde 75%.

Le contraste est saisissant. Que s’est-il donc passé ? 

On a souligné que si les initiatives ont été acceptées en Suisse romande, la Suisse alémanique les a largement refusées. Mais là n’est pas le problème que je veux soulever.

Dans les deux cas, il est question d’alimentation, de nourriture. C’est un thème vital. Chacun se sent concerné. La plupart des gens ne veulent pas d’aliments inéquitables, ni une agriculture brutale, bourrée de pesticides et d’OGM, ce que le premier sondage a mis en évidence. Dès lors, les adversaires des projets ont mis en oeuvre une technique redoutablement efficace, celle qui consiste à faire peur. 

En gare d’Olten, 24 septembre 2018.

Peur de manquer, peur de ne plus trouver certains produits, peur de payer davantage pour son alimentation, peur de devoir renoncer à d’autres choses, par exemple à certains loisirs. L’affiche est réussie : une triste pénurie dans les assiettes, on sent le vinaigre du cornichon qui forme la bouche, le brocoli dans le nez, et la tristesse du regard, tout cela sur fond vert. Pas de produits animaux, même les patates ont disparu. L’agence de pub a fait du bon travail.

La théorie du cerveau triunique fournit un éclairage possible de ce qui nous intéresse ici. Le cerveau humain serait composé de trois couches qui se sont superposées au cours de l’évolution. À la base, le cerveau reptilien, commun à tous les animaux, commande les fonctions de base : survie, fuite, peur, plaisir. S’y superpose, chez les mammifères, le cerveau limbique (mémoire et émotions), puis, chez l’homme, le cortex rationnel. Cette théorie est critiquée par de nombreux scientifiques, mais a le mérite d’être facile à comprendre.

Image trouvée sur le site https://chiensetsport.com

Alors que la politique devrait s’adresser à notre cerveau rationnel, celui qui analyse, examine et prend ses décisions en fonctions de critères et de valeurs clairs, les adversaires des initiatives ont cherché à désactiver la raison en stimulant le cerveau reptilien (peur de manquer) et le limbique (peur de perdre de l’argent, des plaisirs et des gratifications).

Procédé classique et indigne, qui contribue à éloigner encore un peu plus les citoyens du souci du bien commun. Il est temps de relire le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Robert-Vincent Joule et
Jean-Léon Beauvois.

Panne sèche

Là, je l’avoue, je sèche. De quoi vais-je parler, où trouver mes sujets ? Je n’imagine pas évoquer le pavage de la place derrière la maison, ni le départ de mes filles après une visite de plusieurs jours, ni les courses que nous avons faites ce matin, ni de la canicule dont tout le monde parle et se plaint. Je voudrais aborder des choses plus…. plus je ne sais pas quoi, plus smart, plus relevées, plus à même de faire dire à mon lecteur ou à ma lectrice : qu’est-ce qu’il est bien ce mec, il écrit des choses incroyables.

Le pire serait d’écrire un billet sur la difficulté d’écrire un billet. “Ce dont on ne peut parler, il faut le taire”, tranche Wittgenstein en conclusion de son Tractatus. Mais nous ne sommes pas dans un livre de philosophie, et même, il y aurait de la lâcheté à renoncer à évoquer ce qu’il est difficile de nommer, de décrire, et qui pourtant s’impose à nous tantôt avec force, tantôt d’une manière si ténue et évanescente qu’on craint de le confondre avec un produit de l’imagination. C’est le travail des artistes, avec des mots, des couleurs et des formes, avec des sons ou des installations. Mettre cela en forme, le manifester de manière sensible, le donner à expérimenter comme jamais auparavant.

Alors, pourquoi ce blog ? Comment le situer parmi les autres, ceux qui donnent des conseils pour bien organiser sa vie, son bureau, sa maison, sa santé, ceux qui donnent des recettes de cuisine, des recommandations de produits ? Ce n’est pas mon rayon. J’essaie de déployer mes antennes, de noter ce qui me frappe, m’intéresse, me navre, ce qui fait sens d’une manière ou d’une autre. J’ai mis un mot-clé, Zeitgeist, pour nommer ce qui capte l’esprit du temps, parfois dans de petites choses. En ce sens, il y aurait des choses à dire à propos du pavage des places, des relations familiales et des produits qu’on trouve dans les supermarchés, parce qu’on peut y déceler des indices des changements de la société dans laquelle nous vivons. Comme pour écrire les Mythologies d’aujourd’hui, à la manière de Roland Barthes élucidant les traits de la société française de la fin des années 1950 en parlant de la nouvelle Citroën, de la publicité Panzani et du Tour de France.

L’examen, donc la critique du temps présent, par le petit bout de ma lorgnette. On n’est peut-être pas plus avancé au bout du compte mais, au moins, on commence à savoir de quoi il est question.

Non, en haut à droite, ce n’est pas un chat en mauvais état, mais une genouillère abandonnée pendant la pause

Qui dit moins ?

J’ai parlé il y a quelque temps de ce documentaire sur Netflix, The Minimalists. Je suis tombé sur un nouveau personnage intéressant, Cédric Waldburger, qui affirme se contenter de 64 objets personnels, dont il publie la liste, et qui a renoncé à son appartement. En revanche, un point sur lequel il est loin d’être minimaliste est celui des affaires, car il se présente lui-même comme un “serial entrepreneur”; à 30 ans, il a créé plusieurs entreprises.

Alors, bien sûr, nombreux sont les domaines sur lesquels je ne pourrai jamais régater avec quelqu’un comme lui, ne serait-ce que parce qu’il ne boit que de l’eau, ne possède aucun livre et ne porte que du noir pour éviter de perdre du temps à se demander quelle couleur choisir. Que ferais-je sans ma cafetière, ma cave et ma bibliothèque ? Et sans mon domicile, puisque je ne voyage pas 300 jours par an, d’avion en avion et de chambres d’amis en locations Airbnb ?

Tout de même, je m’interroge et je regarde autour de moi. De quoi suis-je encombré ? Quels sont les objets que je n’ai pas utilisés depuis plus de 90 jours, ou depuis plus de 10 ans ? Mes livres sont choisis en partie pour constituer une bibliothèque de consultation, en partie pour être lus et, qui sait, relus parce qu’ils m’ont plu. Je trouve que ce sont de bonnes raisons et, sur ce point, Ryan Holiday ne me contredira pas. Il n’empêche que chaque expédition à la déchetterie du Poirier au Chat a un petit goût de victoire quand j’y débarrasse quelque vieillerie. Un petit goût bizarre aussi quand, l’autre jour, j’ai éliminé deux gros paquets de documents dont je suis servi dans mon enseignement, supports de cours, préparations, et même de vieux transparents pour la rétroprojection, qui m’ont coûté des heures de travail. Des kilos de science désormais hors d’usage.

C’est décidé : je vais continuer de réduire mon empreinte matérielle, mais zéro déchet, ce n’est pas pour tout de suite.

Les autres, version RCO

Les autres, on les aime bien quand ils nous ressemblent. S’ils sont très différents, on les aime aussi, mais à distance, par exemple chez eux, quand on fait du tourisme. L’altérité nous fascine à condition que les gens se trouvent dans les catégories ou les endroits dans lesquels on les attend. Elle devient inquiétante  si les autres sont comme nous, sauf sur un point par lequel ils nous deviennent étrangers : l’âge, le statut social, l’orientation sexuelle, l’engagement religieux, les positions politiques, etc. L’inquiétude augmente si j’ai l’impression qu’ils remettent en question mes positions et mes valeurs.

Une ethnologue américaine, Suzanne Harding, a observé de près ce phénomène quand elle a décidé de s’intéresser aux chrétiens fondamentalistes de son pays. Elle en parle dans un article qu’on peut lire ici. Ses collègues ne comprenaient pas qu’elle s’intéresse à des gens réputés pour leur hostilité envers la science, l’intelligence et la culture, à des conservateurs fermés au progrès, probablement racistes et homophobes. Pourquoi eux ? As-tu des sympathies pour eux ? En fais-tu partie ? Rien de cela chez Harding, dont la démarche obéissait à une curiosité pour un groupe important, mais peu étudié. Elle était surprise qu’on vienne avec des questions qu’on ne lui aurait jamais posées si elle s’était intéressée à peuple des antipodes, inquiète aussi parce qu’elles lui rappelaient les interrogatoires du temps du maccarthysme : Are you, or have you ever been a communist ? C’est à partir de là qu’elle a forgé le terme de Repugnant Cultural Other. Pas besoin de traduire; cela s’abrège en RCO.

Portrait d'Alan Jacobs
Alan Jacobs

Alan Jacobs a repris et développé ce concept dans son livre How To Think. Le dénigrement réciproque des chrétiens et des universitaires, il le vit concrètement parce qu’il appartient aux deux groupes, chacun étant le RCO de l’autre. Quand il entend les universitaires parler des chrétiens, il pense que ce n’est pas juste, qu’ils ne comprennent pas vraiment les gens avec lesquels ils sont en désaccord. Et c’est pareil quand les chrétiens parlent des universitaires. Le problème vient de ce qu’on aime le consensus et que, pour être reconnu, on caricaturera les autres autant qu’il le faudra pour mieux se sentir au chaud dans son groupe. Jacobs cite aussi Marilynne Robinson, qui, dans un livre sur la perception du mouvement puritain (un extrait ici), soulignait notre empressement collectif au dénigrement, quand la récompense est le plaisir de partager une attitude socialement approuvée.  Plus un terme est utile pour marquer mon appartenance à un groupe, moins je serai intéressé à vérifier la validité de ma compréhension de ce terme, dit Jacobs, qui cite encore T.S. Eliot : Quand nous ne savons pas, ou quand nous ne savons pas assez, nous avons tendance à remplacer la pensée par les émotions. 

Les avis non autorisés suscitent l’incompréhension et le rejet. Mais peut-on laisser la diabolisation de l’autre faire son chemin dans notre société sans prendre la peine (le mot est juste) de réfléchir, de penser, de se décentrer de ses propres conceptions ? Le livre de Jacobs appelle à lutter contre les préjugés et le dénigrement systématique des uns par les autres. Quand des relations de respect mutuel sont établies, les adversaires peuvent enfin débattre dans des conditions correctes et, qui sait, se découvrir des points communs : mêmes goût musicaux, même intérêt pour tel auteur, une passion commune pour le ski ou la botanique, que sais-je. La peine a aussi ses récompenses.

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