Dans l’air du temps

La technique, un système, un monde

La technique me donne à penser depuis longtemps. La photo de l’antenne de Chasseral, qui sert d’en-tête à ce blog, en témoigne à sa façon.

La technique est omniprésente, pas seulement à cause du nombre incalculable d’objets techniques dont nous nous entourons, mais parce qu’elle imprègne nos mentalités, parce qu’elle infléchit nos raisonnements. Elle n’est pas seulement dans le monde, elle est notre monde. Les problèmes qu’elle se pose sont toujours des problèmes techniques. Elle ramène tout à ça et c’est pourquoi elle pense avoir des solutions à tous les problèmes.

Il paraît impossible d’en sortir, pour deux raisons.

Tout d’abord, la technique n’est pas simplement un élément parmi d’autres, dispensable et facultatif. La technique est un système et, en tant que système, elle « sait » s’adapter aux circonstances, aux défis; elle se renouvelle, trouve des solutions, se maintient et croît. C’est parce qu’elle nous englobe qu’il est si difficile de la penser comme phénomène global.

La deuxième raison est qu’elle a des racines extrêmement profondes en Occident, car elle est l’accomplissement de la métaphysique occidentale. Ces grands mots peuvent surprendre s’agissant de la technique, mais elle trouve son origine dans une certaine attitude que les philosophes des XVIe et XVIIe siècles ont théorisée, une conception issue de Descartes, entre autres, qui oppose la pensée, comprise comme l’essence même de l’homme, à tout le reste : « l’étendue », la matière, le monde extérieur, la nature. La pensée a mission de comprendre, de mesurer, de maîtriser ce qui est devant elle et s’oppose à elle. Du coup, la philosophie se fait science, vise la pratique, la transformation des choses, la maîtrise des lois naturelles pour les utiliser à notre profit, par exemple en comprenant l’origine des maladies et en produisant remèdes, parades et protections. Tout devient objet de pensée, objet pour la pensée, et c’est tellement efficace qu’à l’arrivée, il n’y a plus rien que des objets, tout a été transformé en objets. C’est très résumé, mais ça donne l’idée.

Avec cette double caractéristique d’être un système et de réaliser dans les choses l’aboutissement de métaphysique, le système technicien est solide et se présente comme un accomplissement tellement enviable qu’il a pris sur toute la face de la terre.

On peut s’en féliciter, mais on doit aussi interroger ce phénomène.

Comment s’y prendre ? Est-ce même possible ?

Oui, à condition de s’en extraire pour développer la possibilité de penser autrement non seulement la technique, mais aussi l’existence humaine, la nature, notre vie. Tant qu’on ne sort pas du monde, littéralement, pour trouver un point d’ancrage qui lui échappe, une réalité à l’aide de laquelle on puisse faire de la technique elle-même un objet de pensée, évaluable et démontable, c’est impossible.

Sans un transcendant, la critique de la technique est impossible.

« Le Transcendant {…) est la présupposition sans laquelle l’idée même d’une extranéité par rapport à la Technique moderne n’est pas possible. »

Jacques Ellul, Théologie et technique, Labor et Fides, 2015, p. 121.

Ellul l’a trouvé dans la révélation biblique, commme on l’a vu l’autre jour.

Est-ce à dire que la technique est déjà dans la Bible ? Peut-être bien, mais pas de la manière dont on s’y attend :

« La technique n’est pas le fruit du péché, mais le produit de la situation où le péché a mis l’homme, c’est-à-dire le règne de la nécessité. La technique est le nouveau milieu de l’homme, le nouveau sacré de l’homme, dont nous sommes tous des dévots idolâtres. »

Frédéric Rognon, introduction à Théologie et technique.

Il faudra y revenir.

Photo by Marvin Meyer on Unsplash. Mais encore une fois, la technique, c’est beaucoup plus que les ordinateurs.

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