Dans l’air du temps

Zeitgeist

J’ai quitté Facebook

Comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de quitter Facebook. C’est la deuxième fois que je le fais. J’étais revenu de ma première décision pour répondre à une invitation à rejoindre un groupe consacré à l’apologétique, mais j’y ai tellement peu contribué que ce motif est tombé.

Je suis lassé des fake news, des horreurs qu’on raconte sur telle ou telle chose, des affabulations ou des mensonges, ou la reprise de hoax déjà vus il y a des années, et la lecture des commentaires m’a laissé pantois devant tant de haine, de mauvaise foi, de fermeture. Facebook a réussi à transformer en leur contraire les espérances qui motivaient les pionniers du web. Cela s’ajoute à toutes les révélations sur l’usage des données privées qu’on y laisse forcément. C’est venu après le scandale de Cambridge analytica, après les fuites des identifiants, après qu’on a appris que les employés de Facebook avait accès en clair aux identifiants des usagers, autant de scandales qui, chacun, justifaient déjà qu’on quitte ce réseau. Mais la nausée qui m’est montée à la lecture de ces commentaires a été la chose en trop. Ça suffit.

Pour le moment, je garde mon compte Twitter, qui est soigneusement cloisonné, et où je ne trouve que les fils auxquels je me suis abonné. Mais je sais que si j’ouvrais le robinet, ce serait aussi l’horreur.

Que reste-t-il ? Il reste des outils dont je conserve une certaine maîtrise : mon site web, mes comptes mail, ma lettre de nouvelles. Des outils que je paie (je ne veux pas de comptes gratuits, qui me volent mes données), avec moins d'”amis” que sur Facebook, mais tant pis.

Photo by Alex Haney on Unsplash

Retour sur le thème du bonheur

Photo Jon Tyson, Unsplash.com

Le 25 février, j’ai eu l’occasion de lancer un débat sur le thème du bonheur comme marchandise. J’aimerais revenir sur deux ou trois éléments.

«Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre». 

Pascal, Pensées, Laf. 148.

Certes, mais les conceptions anciennes du bonheur sont très différentes de ce que nous propose la société marchande d’aujourd’hui. Quelques exemples pour illustrer ce point.

“Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes”

Aristote

Aristote enseignait que le bonheur spécifiquement humain se trouve dans l’usage de la raison, car c’est la partie rationnelle de notre âme qui nous distingue des animaux. Nous serons heureux si nous recherchons la vertu dans un chemin qui évite les excès et les extrêmes, et la contemplation nous rapprochera du divin, qui est pure pensée. Les plaisirs des sens sont certes agréables, mais ils constituent une satisfaction que les animaux éprouvent aussi. Ils n’ont rien de proprement humain.

Les épicuriens et les stoïciens professaient des doctrines différentes, mais ils se retrouvaient quand ils estimaient que la sagesse – et donc le bonheur – ne s’atteignent que dans un travail sur soi, dans la maîtrise des passions, qui nous jettent hors de nous-mêmes quand elles ne sont plus contrôlées. C’est un chemin difficile, parfois ascétique, loin de la foule et de ses idées toutes faites sur le bonheur.

Les stoïciens visaient l’apathie, c’est-à-dire l’absence de souffrance.

N’essaie pas que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras des jours heureux.

Épictète, Manuel, VII.

Pour les épicuriens, tous les plaisirs ne sont pas à rechercher:

Il faut […] comprendre que, parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres seulement naturels. […] Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l’aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l’âme, puisque c’est là la fin d’une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble.

Épicure, Lettre à Ménécée

À l’opposé, il y a ces paroles de Jésus dans les Béatitudes, déclarant heureux tous ceux que le sens commun considère comme les plus malheureux des hommes : les pauvres en esprit, les humbles, ceux qui pleurent, les assoiffés de justice, les persécutés, les miséricordieux ? D’une certaine manière, ce sont des passionnés qui souffrent de l’absence de ce à quoi ils aspirent. S’ils sont déclarés heureux, c’est à cause de la promesse que leur récompense sera grande dans les cieux.

Mais c’est ici-bas que nous voulons être heureux et la société dans laquelle nous vivons se propose de réaliser notre bonheur d’une tout autre manière. Le bonheur ici-bas, et non dans les cieux; le bonheur par la satisfaction de tous nos désirs, de tous nos fantasmes, de toutes nos passions. Le bonheur n’est pas pour ceux qui voudraient se suffire à eux-mêmes, les pauvres, mais pour ceux qui ont compris que la consommation va les combler.

C’est à peine caricatural. Dans un prochain billet, nous allons voir comment on est passé des conceptions antiques du bonheur à leur contraire.

Que du bonheur

Le véritable bonheur consiste à vivre conformément à son essence. L’homme étant par définition un animal rationnel, c’est en privilégiant l’usage de sa différence spécifique, la raison qu’il sera heureux : dans l’action, en trouvant le juste milieu entre les excès et les extrêmes; et dans la contemplation, cette activité par laquelle il soigne sa ressemblance avec le divin.

Tel est le bonheur selon Aristote, qui a fait l’objet du premier débat de cette série de labos-philo sur le bonheur. Avec le bonheur comme marchandise, nous interrogeons la société d’aujourd’hui. Mandeville, Voltaire et Dany-Robert Dufour vont nous aider à situer le débat.

Rendez-vous donc lundi 25 février à 20h chez Heidi.com à Neuchâtel. J’aurai le privilège de donner le coup d’envoi. Les débats seront animés par Matthieu Béguelin.

L’École d’Athènes et la plaque de chocolat performative

De passage à Lucerne, la semaine passée, j’ai visité le Musée des Beaux-Arts au quatrième étage du KKL. Il présentait entre autres l’exposition annuelle des artistes de la Suisse centrale, ainsi qu’une installation de Simon Ledergerber intitulée l’École d’Athènes (vidéo à voir en suivant le lien).

Simon Ledergerber, Die Schule von Athen. Photo Kunstmuseum Lucerne

Quand je pense à l’autre École d’Athènes, celle de Raphaël, qui est une allégorie de la philosophie, je trouve celle de Ledergerber bien peu peuplée. Mais qui sait si elle n’est pas en phase avec une certaine philosophie de notre époque, occupée à tourner en rond en grattant les murs à la recherche de traces anciennes ?

Raphaël, L’École d’Athènes, Palais du Vatican, Chambre de la signature. Image Wikipedia.

L’élément qui a vraiment retenu mon attention lors de ma visite était une table dans un couloir, où étaient disposées une douzaine de tablettes de chocolat avec une pièce de 5 francs, rappelant les cadeaux qui font plaisir aux enfants. Une information en deux langues posée sur la table invitait à en prendre une, à condition de l’offrir le jour même à une personne inconnue.

J’ai pris celle de la photo ci-dessus en me demandant à qui je pourrais bien la donner. Un SDF ? Un mendiant ? Ce serait parfait, mais je n’en ai pas vus. À cela s’ajoutait la crainte de devoir tout expliquer, le musée, la table, la consigne à observer. Celle d’essuyer un refus aussi : une tablette de chocolat est facile à accepter, mais il y avait la pièce de 5 francs.

Finalement, le bénéficiaire a été l’employé du wagon restaurant dans le train de Bâle à Berne (j’ai beaucoup voyagé ce jour-là). Il avait plusieurs repas à servir, il était stressé et il passait à côté de moi sans même me demander ce que je voulais. J’ai dû insister pour passer commande. J’étais irrité, il ne m’était pas sympathique. Je lui ai donné la plaque après avoir payé mes consommations, peu avant Berne, en lui disant qu’elle était pour lui, que c’était un cadeau, ein Geschenk. Et là, il a été transfiguré en homme content, souriant, heureux. Il m’a remercié plusieurs fois, et m’a encore apporté un espresso pour me remercier une fois de plus.

J’ai fait un cadeau qui ne m’a rien coûté, sauf qu’il m’engageait à faire quelque chose de précis. Celui qui l’a reçu s’est empressé de m’offrir quelque chose. Don, contre-don. Et l’occasion d’une expérience déstabilisante pour lui et pour moi.

Dans l’air du temps

Au Damassinier, tel était le nom de ce blog jusqu’à présent. Je l’avais choisi en fonction d’un projet de maison d’édition qui n’a finalement publié qu’un seul de mes livres, AD éditions, où AD abrégeait “Au Damassinier”, en forme d’hommage à un damassinier qui était planté dans mon jardin.

Cet arbre, trop vieux, a dû être coupé, et je ne l’ai pas remplacé. Et comme la plupart des billets de ce blog parlent de l’esprit de notre temps, de notre Zeitgeist,  j’ai décidé de le rebaptiser Dans l’air du temps, sachant que le latin et le grec utilisent le même mot pour nommer l’air et l’esprit.

Ce sera donc dans l’air du temps. Et si vous vous demandez ce qu’est un damassinier, sachez que c’est un arbre fruitier qui produit de petites prunes très aromatiques, dont on tire, dans le Jura suisse, une eau-de-vie recherchée. Il a, dit-on, été ramené de Damas par les Croisés, qui y sont donc allés… pour des prunes.

Source de l’image : rts.ch

Je vous laisse avec cette seule image : celle de l’air du temps est trop multiple, ou alors invisible, comme l’air.

Le match chinois de Walter Bosshard et Robert Capa

Robert Capa (1913-1954) est un photographe bien connu. Celle de ses photos qui montre un milicien républicain fauché par une balle franquiste est devenue l’icône de la guerre civile espagnole.

Photo Robert Capa / Magnum photos

Capa a photographié tous les grands conflits de son époque, dont la guerre sino-japonaise, en même temps qu’un de ses collègues, le Suisse Walter Bosshard (1892-1975). La Fotostiftung de Winterthour permet de les redécouvrir. Le site L’œil de la photographie donne une description exhaustive de l’exposition La Course à la Chine.

Capa et Bosshard, devenus amis, étaient en concurrence pour une publication dans Life. Bosshard gagne la course. Il a une connaissance étendue du terrain, où il a déjà beaucoup voyagé et vécu; il s’intéresse à la vie des gens, à leur quotidien, à leurs souffrances. Il va là où personne ne va, avec un côté aventurier sans peur et sans reproche. Ses images de la Mandchourie révèlent un pays extraordinaire. Il va aussi visiter Yan’an, la “capitale rouge”, et il est le premier à publier un portrait de Mao Zedong.

Mao Zedong à Yan’an, par Walter Bosshard

 

Ses images de la guerre sino-japonaise montrent combien cette guerre a été meurtrière et destructrice. La Chine, politiquement divisée, ne parvient pas à résister à l’invasion japonaiose. Étonnamment, Bosshard a ses entrées aussi bien du côté japonais que du côté chinois et photographie les généraux des parties adverses. C’est du très bon photojournalisme.

Walter Bosshard: Japanischer Bombenangriff auf eine Bahnlinie, Hankou, 1938 © Fotostiftung Schweiz / Archiv für Zeitgeschichte

Capa n’a pas eu la latitude de mouvement dont jouissait Bosshard. Mais la différence saute aux yeux. L’exposition présente quelques-unes de ses photos. Les différences sautent aux yeux : il est meilleur dans la composition, meilleur dans le cadrage, et il y a presque toujours du mouvements dans ses images. Il raconte quelque chose quand Bosshard montre et décrit.

Robert Capa: Wounded soldiers, Tai’erzhuang, Xuzhou front, China, April 1938 © International Center of Photography / Magnum Photos

Mais l’exposition vaut une visite rien que pour Bosshard. Les photos de Capa en supplément.

Pas le dernier mot

Photo by Rowan Heuvel on Unsplash

Il y a quelque chose d’étrange dans la situation actuelle. Nous nous occupons de nos besoins, de nos soucis, de nos plaisirs, alors que les équilibres politiques, climatiques, culturels, religieux, sont en train de basculer, nous réservant un avenir illisible.

On voudrait que les choses se passent autrement, on voudrait que nos actions modifient la marche du monde, on voudrait préserver ce en quoi on a cru, ce pour quoi on se bat. On se décourage en réalisant à quel point les deux ou trois choses qui sont à notre portée sont sans proportion avec les problèmes et les forces en présence.

La portée de nos actions individuelles est faible, mais elle n’est pas dérisoire. On ne peut pas tout laisser aller sans résister, sans rien dire, sans rien faire. Question de conscience, de dignité. On connaît le principe : penser globalement, agir localement. Et même si la globalité devenait impensable, il faudrait continuer d’agir et de dire. Dieu merci, le prince de ce monde n’aura pas le dernier mot.

Chers détritus

Toujours fasciné par les minimalistes, je tâche de progresser à ma manière en débarrassant les choses dont nous n’avons plus besoin.

Expérience troublante, dernièrement. J’ai apporté à la déchetterie municipale des objets qui n’étaient ni du verre, ni du papier, ni du métal, ni des appareils électriques. Du bois, du plastique, des objets rembourrés, autant de déchets dits encombrants, dont l’élimination est payante. 140 kilos. Je le sais parce que l’employé les pèse pour déterminer combien je lui dois. À cinquante centimes le kilo, c’est cher. L’envie vous prend de faire du tourisme, sachant que certaines communes voisines ne font rien payer.

Mais je progresse clairement vers l’existence allégée : 140 kilos et quelques dizaines de francs en moins, c’est déjà ça.

Capitalocène

J’ai entendu ce terme pour la première fois samedi dernier dans la Signature de Simon Matthey-Doret sur La Première, à écouter ici. Il proposait qu’on nomme ainsi l’ère dans laquelle nous vivons, au lieu d’utiliser le terme d’anthropocène, que d’autres proposent. En effet, ce n’est plus l’activité humaine en tant que telle qui menace de détruire la planète, disait-il, “mais l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste”.

Cette manière de poser le problème me paraît viser juste. Elle me rappelle deux choses.

La première, c’est que nous sommes prévenus depuis longtemps de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfoncés. En 1972, le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance, ne parlait pas encore de changement climatique, mais signalait le problème de la pollution thermique due à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, provoquée par l’accroissement exponentiel de l’activité humaine et de l’utilisation des énergies fossiles.

La deuxième est la prophétie de Karl Marx, selon laquelle le capitalisme mourrait de ses propres contradictions. On comprend maintenant de quelle manière cela peut arriver, mais il est assez clair qu’il ne sera pas remplacé par la société sans classes que Marx imaginait.

Alors oui, certainement, un catastrophisme éclairé vaut mieux que la politique de l’autruche.

Bornes to be free

Il y a un problème lié au fait de vieillir. On a grandi dans une société régie par un ensemble de règles plus ou moins acceptées, plus ou moins respectées, auxquelles on s’est opposé au nom de valeurs meilleures, moins traditionnelles, plus en phase avec le temps. On s’est réjoui quand ces valeurs ont pris la place des anciennes. Mais la roue a tourné et les générations suivantes ont fait leur propre travail de mise à jour. Au bout du compte, on éprouve un  décalage violent avec la société dans laquelle on vit. C’est flagrant en politique, quand resurgissent des pratiques et des projets qui font peur, qui sont la négation de ce qui promettait un progrès en matière de justice sociale et de générosité. Les vieux fantômes réapparaissent et on a le sentiment que les bornes ne sont plus là où elles doivent.

Photo Marc Mongenet, Wikimedia Commons. Borne frontière franco-suisse n° 151 côté France entre Jussy et Saint-Cergues, marquée d’un S pour Savoie.

À quoi servent les bornes ? Enfoncées dans la terre, celles auxquelles je pense marquent la frontière entre deux propriétés, entre deux États. On leur prête une permanence que n’ont pas la clôture ou la haie. Chez nous, seuls les géomètres officiels sont habilités à fixer leur emplacement. “Ne déplace pas la borne ancienne, que tes pères ont posée”, affirme le livre des Proverbes.

Si on dépasse les bornes, alors, dit une blague en forme de pléonasme, il n’y a plus de limites. Certains s’en effraient et d’autres s’en réjouissent, sur le mode romantique du “no limits”, de la recherche de l’inexploré, de ce qui n’est soumis ni au cadastre, ni aux règlements. C’est plus exaltant, plus angoissant aussi – à supposer que cela soit possible.

Les bornes peuvent aussi se déplacer. Les lois sont la grande limite collective, mais elle est fluctuante. Dans les années 1950, le concubinage était interdit (le Valais n’a levé l’interdiction qu’en 1995), les avortements se pratiquaient dans la clandestinité, l’homosexualité était condamnée (Inès, la lesbienne de l’enfer du Huis Clos de Sartre, dit qu’elle était une « femme damnée » bien avant sa mort), et les femmes, qui n’ont obtenu le droit de vote en Suisse qu’en 1971, n’ont pu s’inscrire aux compétitions de course à pied et autres marathons qu’à partir des années 1970. On a l’impression que tout cela date du temps des dinosaures. J’en suis un et je me souviens.

Le bien a changé de visage. On a adapté la loi aux conduites. Pourquoi le regretter, si c’est pour le meilleur ? Mais on s’offusque quand des autorités, confrontées à une pollution non maîtrisée, modifient les normes officielles pour que la plage ou le lac redeviennent propres, comme par magie, juste avant la saison touristique.

De nouvelles limites ont été posées. Interdictions de fumer, interdiction de certains pesticides, limitations de vitesse sur les routes, interdiction de certaines formes de discrimination, procès contre les auteurs d’actes pédophiles, condamnation du harcèlement sexuel, etc. Le mal a changé de figure.

La morale, au sens d’une instance extérieure qui règle les comportements, est mal perçue. On se satisfait de la règle consistant à ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Pour le reste, pourvu que ce soit entre adultes consentants, à chacun son éthique. C’est aussi une limite, individuelle cette fois-ci, celle du sentiment personnel du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Selon Rousseau, il n’est pas nécessaire de savoir ce que sont le bien et le mal, il faut simplement suivre la voix de sa conscience : Ô vertu, science sublime des âmes simples, faut-il tant de peine et d’appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? demande Rousseau en conclusion de son Discours sur les sciences et les arts.

Portrait par Quentin de La Tour

Magnifique ! Mais Rousseau met deux conditions : il faut rentrer en soi-même et faire taire les passions. Pas facile d’entendre la voix de la conscience dans un monde qui nous pousse à satisfaire nos passions et à vivre dans l’extériorité. La machine économique et la puissance de son idéologie veulent nous contraindre à des révisions déconcertantes.

Dans ces conditions, pour aider la conscience défaillante, il faut des repères plus vastes, des critères plus solides que ceux du temps. Le bien, le mal, le juste, l’injuste, les vieilles bornes en quelque sorte. Des règles du jeu, un cadre dans lequel la liberté peut s’exercer au lieu de mouliner dans le vide.

Photo Kal Loftus, unsplash.com.

Quand Socrate a été condamné à mort, il a dû attendre quelques jours l’exécution de sa peine. Pendant ce temps, raconte Platon dans le Criton, ses disciples ont préparé secrètement son évasion. Quand ils sont venus le chercher, Socrate a refusé de partir. Il a expliqué à ses amis que le tribunal l’a condamné selon les lois. La sanction était injuste, mais légale. Dans ces conditions, s’évader, c’était renier les lois — les lois qui ont commandé à ses parents de le nourrir, de l’éduquer, et à la cité de fonctionner à peu près correctement. Que les lois soient pour une fois en sa défaveur ne l’autorise pas à cesser de les observer. Il doit donc accepter de boire la ciguë, sans quoi ses enseignements et son action perdraient tout crédit.

L’exemple est extrême, mais il donne à réfléchir. Le fait qu’on en parle encore lui donne raison.

Socrate, c’est une borne.

Portrait de Socrate, Musée du Louvre.

Retour en haut