Dans l’air du temps

Auteur : Jean-François Jobin

Régressif

Longtemps, j’ai voulu me tenir à la pointe de ce que la technologie permettait de faire. J’étais fasciné par l’informatique, même si j’ai attendu 1987, je crois, pour acheter mon premier ordinateur, un Mac Plus, dont le prospectus disait qu’il était une puissante séduction. Il ne mentait pas sur la séduction.

Il a d’un coup déclassé ma belle IBM Selectric noire avec touche de correction, ronronnante et crépitante quand la boule frappait le papier. Elle avait succédé à une Olivetti Studio 44 que je tenais de mon père, et qui m’a accompagné durant mes études et au-delà.

J’ai aimé tous mes ordinateurs, même l’atroce Performa 630, si mal nommé, mais j’avais craqué parce qu’il était doté d’un lecteur de CD-ROM. Et il y a eu les réseaux, le vidéotex d’abord, pâle version suisse du Minitel, que j’utilisais pour du telebanking et des discussions passionnées dans des forums. Peu à peu, avec un modem, j’ai pu aller en ligne avec l’ordinateur, à un moment où les communications téléphoniques coûtaient cher : mon premier provider était à Genève, et les PTT taxaient massivement les communications non locales. C’était avant l’apparition de Netscape, le premier navigateur web. Google était inconnu. Le premier moteur de recherche efficace s’appelait Altavista. Sur les forums, l’ambiance était à l’entraide, à la découverte, sans messages publicitaires. Il y avait des codes de bonne conduite et ils étaient respectés. Je me souviens de mon émotion la première fois où j’ai réussi à envoyer un email avec mon Newton relié à un Nokia : c’était magique.

Quand j’y repense, j’ai le sentiment d’avoir vécu une belle histoire – mais c’était la préhistoire. Aujourd’hui, tout le monde est connecté en permanence, nous avons des smartphones bien plus puissants que les ordinateurs d’autrefois, la possibilité instantanée de tout voir, tout écouter, tout lire, l’accès à tous les musées et à tous les commerces, et des “amis” à n’en plus finir à qui on se sent tenu de prouver qu’on est une personne exceptionnelle qui vit des choses incroyables. On nous répète que ces machines sont le meilleur moyen de tout faire, d’apprendre, de communiquer, de gérer sa vie, de réserver ses vacances, de faire du sport et de trouver l’amour. Avec des dérives invraisemblables, des moyens de surveillance intrusifs, au service d’on ne sait qui. Vient alors le moment où on sent monter la nausée, avec le désir de se détacher, de laisser des appareils et de travailler à nouveau avec les moyens d’avant tout ça, simples, matériels, pesants, comme le papier, les fiches, les crayons, et la machine à écrire mécanique.

Écrire, dessiner, lire, sans que tout parte aussitôt dans tel ou tel cloud pour y être disséqué et profilé, quelle libération, quelle délivrance ! Je continue d’avoir un ordinateur, une tablette, un smartphone. Je les utilise de moins en moins, et je me sens de mieux en mieux.

Coïncidences

Un ami lecteur a lu Chasseral Love de la première à la dernière page le 15 août dernier. Le lendemain, en lisant 20 Minutes, il tombe sur cet article. Les coïncidences sont étonnantes : le même prénom, le même âge, et le corps de Nora retrouvé dans une situation comparable à celle du roman.

C’est troublant, en effet, et cela fait penser au hasard objectif dont parlait André Breton. Ce qui n’atténue évidemment d’aucune façon l’horreur de la mort de cette jeune fille, ni la douleur des parents.

Premiers échos

La parution de Chasseral love m’a donné l’occasion de parler lors de la Soirée littéraire du 4 juin à Bienne, puis lors du vernissage “officiel” du livre, qui s’est tenu le 7 juin dans l’antenne même à Chasseral, avec près de 50 personnes. Que du bonheur. Les gens étaient souriants et nous avons passé un excellent moment.

Dans son numéro du 4 juillet, l’hebdomadaire français Réforme a proposé Chasseral love parmi ses recommandations de lecture pour l’été. À lire ici.

Le 13 juin, j’ai été invité à la Matinale de RJB. Vous pouvez écouter l’interview ici.

Capture d'écran à partir du site de RJB

Le 14 juin, cet article dans le Journal du Jura. Et le 22 août, celui-ci dans Biel Bienne.

Le 24 octobre, cet article dans le Quotidien Jurassien (© reproduit avec l’autorisation des Editions D+P SA, société éditrice du Quotidien Jurassien) :

Chasseral love

Je suis très heureux d’annoncer que mon roman Chasseral love vient de paraître aux éditions Mon Village.

Je le présenterai en avant-première dans le cadre des Soirées littéraires biennoises le 4 juin, à 19 heures, au café-restaurant Bierhalle, Route de Boujean 154, Bienne.

La publication du livre est l’aboutissement d’une longue histoire dont j’ai parlé ici et ici. Il est donc disponible pour qui voudrait l’acheter avant de partir en vacances.

J’ai quitté Facebook

Comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de quitter Facebook. C’est la deuxième fois que je le fais. J’étais revenu de ma première décision pour répondre à une invitation à rejoindre un groupe consacré à l’apologétique, mais j’y ai tellement peu contribué que ce motif est tombé.

Je suis lassé des fake news, des horreurs qu’on raconte sur telle ou telle chose, des affabulations ou des mensonges, ou la reprise de hoax déjà vus il y a des années, et la lecture des commentaires m’a laissé pantois devant tant de haine, de mauvaise foi, de fermeture. Facebook a réussi à transformer en leur contraire les espérances qui motivaient les pionniers du web. Cela s’ajoute à toutes les révélations sur l’usage des données privées qu’on y laisse forcément. C’est venu après le scandale de Cambridge analytica, après les fuites des identifiants, après qu’on a appris que les employés de Facebook avait accès en clair aux identifiants des usagers, autant de scandales qui, chacun, justifaient déjà qu’on quitte ce réseau. Mais la nausée qui m’est montée à la lecture de ces commentaires a été la chose en trop. Ça suffit.

Pour le moment, je garde mon compte Twitter, qui est soigneusement cloisonné, et où je ne trouve que les fils auxquels je me suis abonné. Mais je sais que si j’ouvrais le robinet, ce serait aussi l’horreur.

Que reste-t-il ? Il reste des outils dont je conserve une certaine maîtrise : mon site web, mes comptes mail, ma lettre de nouvelles. Des outils que je paie (je ne veux pas de comptes gratuits, qui me volent mes données), avec moins d'”amis” que sur Facebook, mais tant pis.

Photo by Alex Haney on Unsplash

Une idée neuve

Cet article est la suite de la série sur la question du bonheur entamée ici.

Le bonheur est une idée neuve en Europe

Cette phrase a été prononcée par le révolutionnaire Saint-Just en 1793. On peut s’étonner que le bonheur lui semble une idée neuve en Europe quand on sait combien il a préoccupé les philosophes de l’Antiquité.

L’idée est neuve en Europe parce qu’en 1776, le deuxième paragraphe de la Déclaration d’indépendance des État-Unis d’Amérique a introduit le droit au bonheur :

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Et elle est neuve parce que l’on se sent justifié à penser que la “parenthèse chrétienne” s’est refermée : c’en est fini du souci du salut de l’âme, qui renvoie le bonheur dans l’au-delà de cette vie. La priorité est désormais à la réalisation du bonheur ici et maintenant.

Mais regardons plus précisément ce à quoi on a donné congé, et comment cela s’est fait. Je vais suivre ici les analyses de Dany-Robert Dufour dans la longue préface qu’il donne au livre de Mandeville, La Fable des abeilles.

Une des clés de compréhension est donnée par saint Augustin dans la Cité de Dieu. Il y développe l’idée que deux cités se côtoient dans notre monde, la cité des hommes, marquée par l’amour de soi au mépris de Dieu, et la Cité de Dieu, où règne l’amour de Dieu au mépris de soi. L’objectif d’Augustin est de faire grandir la cité de Dieu en invitant fermement les citoyens de la cité des hommes à rejoindre celle de Dieu.
L’obstacle à surmonter réside dans les désirs humains, qui s’opposent à l’amour de Dieu, et principalement dans ce qu’il appelle les trois concupiscences :

  1. Le désir du pouvoir et de la domination, la libido dominandi
  2. Le désir de savoir et de connaître, la libido sciendi
  3. Le désir de satisfaire les passions des sens et de la chair, la libido sentiendi.

La “parenthèse chrétienne” ne pourra pas être refermée tant que tiendra la condamnation des trois concupiscences. Paradoxalement, ce sont des disciples d’Augustin qui vont lui porter les coups décisifs : les jansénistes côté catholique, et les calvinistes côté réformé. Pascal et Pierre Nicole pour les premiers, Bernard de Mandeville pour les seconds. Nous allons voir comment, mais le ver est déjà dans le fruit, dans la pensée même d’Augustin. En effet, pour être capable d’accueillir la voix de Dieu, il faut d’une certaine manière prendre soin de soi, accepter un minimum d’amour de soi si Dieu, dans son amour pour nous, veut nous parler et nous éclairer.

C’est par là qu’on peut saisir comment Pascal a pu ouvrir une première brèche en faveur de la libido sciendi, alors même qu’après sa conversion, il avait renoncé à toute activité scientifique pour ne plus s’occuper que des œuvres de piété, défendant ses amis jansénistes contre le christianisme minimaliste des jésuites, et travaillant jusqu’à sa mort à son Apologie de la religion chrétienne, que nous connaissons sous la forme des Pensées. Avec le fameux argument du pari.

Le pari doit beaucoup à aux recherches antérieures de Pascal. Pour aider des amis qui souhaitaient maximiser leurs chances dans les jeux de hasard, il avait jeté les bases du calcul des probabilités. Or l’estimation des risques de perte et des chances de gain est au cœur de l’argument, que je me risque à résumer ainsi : mieux vaut parier sur l’existence de Dieu que sur sa non-existence, car, pour une mise limitée, il y a une éternité de vie et de bonheur à gagner. Le pari inverse nous laisse libres de chercher notre bonheur ici-bas à notre guise, mais nous expose à une perte immense si nous nous sommes trompés

Par rapport à la libido sciendi, l’important ici est que l’argument du pari repose sur la science, le savoir, la connaissance. Si celle-ci permet de convaincre des gens de changer de vie, elle trouve une légitimité. Le désir de connaître se trouve ainsi partiellement rétabli dans ses droits.

On sait comment les choses se passent une fois que la première brèche a été faite : ce qui était condamné va devenir la règle. On verra dans un prochain article comment on est venu à bout de l’interdiction des plaisirs et du désir de dominer.

Retour sur le thème du bonheur

Photo Jon Tyson, Unsplash.com

Le 25 février, j’ai eu l’occasion de lancer un débat sur le thème du bonheur comme marchandise. J’aimerais revenir sur deux ou trois éléments.

«Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre». 

Pascal, Pensées, Laf. 148.

Certes, mais les conceptions anciennes du bonheur sont très différentes de ce que nous propose la société marchande d’aujourd’hui. Quelques exemples pour illustrer ce point.

“Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes”

Aristote

Aristote enseignait que le bonheur spécifiquement humain se trouve dans l’usage de la raison, car c’est la partie rationnelle de notre âme qui nous distingue des animaux. Nous serons heureux si nous recherchons la vertu dans un chemin qui évite les excès et les extrêmes, et la contemplation nous rapprochera du divin, qui est pure pensée. Les plaisirs des sens sont certes agréables, mais ils constituent une satisfaction que les animaux éprouvent aussi. Ils n’ont rien de proprement humain.

Les épicuriens et les stoïciens professaient des doctrines différentes, mais ils se retrouvaient quand ils estimaient que la sagesse – et donc le bonheur – ne s’atteignent que dans un travail sur soi, dans la maîtrise des passions, qui nous jettent hors de nous-mêmes quand elles ne sont plus contrôlées. C’est un chemin difficile, parfois ascétique, loin de la foule et de ses idées toutes faites sur le bonheur.

Les stoïciens visaient l’apathie, c’est-à-dire l’absence de souffrance.

N’essaie pas que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras des jours heureux.

Épictète, Manuel, VII.

Pour les épicuriens, tous les plaisirs ne sont pas à rechercher:

Il faut […] comprendre que, parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres seulement naturels. […] Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l’aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l’âme, puisque c’est là la fin d’une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble.

Épicure, Lettre à Ménécée

À l’opposé, il y a ces paroles de Jésus dans les Béatitudes, déclarant heureux tous ceux que le sens commun considère comme les plus malheureux des hommes : les pauvres en esprit, les humbles, ceux qui pleurent, les assoiffés de justice, les persécutés, les miséricordieux ? D’une certaine manière, ce sont des passionnés qui souffrent de l’absence de ce à quoi ils aspirent. S’ils sont déclarés heureux, c’est à cause de la promesse que leur récompense sera grande dans les cieux.

Mais c’est ici-bas que nous voulons être heureux et la société dans laquelle nous vivons se propose de réaliser notre bonheur d’une tout autre manière. Le bonheur ici-bas, et non dans les cieux; le bonheur par la satisfaction de tous nos désirs, de tous nos fantasmes, de toutes nos passions. Le bonheur n’est pas pour ceux qui voudraient se suffire à eux-mêmes, les pauvres, mais pour ceux qui ont compris que la consommation va les combler.

C’est à peine caricatural. Dans un prochain billet, nous allons voir comment on est passé des conceptions antiques du bonheur à leur contraire.

Que du bonheur

Le véritable bonheur consiste à vivre conformément à son essence. L’homme étant par définition un animal rationnel, c’est en privilégiant l’usage de sa différence spécifique, la raison qu’il sera heureux : dans l’action, en trouvant le juste milieu entre les excès et les extrêmes; et dans la contemplation, cette activité par laquelle il soigne sa ressemblance avec le divin.

Tel est le bonheur selon Aristote, qui a fait l’objet du premier débat de cette série de labos-philo sur le bonheur. Avec le bonheur comme marchandise, nous interrogeons la société d’aujourd’hui. Mandeville, Voltaire et Dany-Robert Dufour vont nous aider à situer le débat.

Rendez-vous donc lundi 25 février à 20h chez Heidi.com à Neuchâtel. J’aurai le privilège de donner le coup d’envoi. Les débats seront animés par Matthieu Béguelin.

L’École d’Athènes et la plaque de chocolat performative

De passage à Lucerne, la semaine passée, j’ai visité le Musée des Beaux-Arts au quatrième étage du KKL. Il présentait entre autres l’exposition annuelle des artistes de la Suisse centrale, ainsi qu’une installation de Simon Ledergerber intitulée l’École d’Athènes (vidéo à voir en suivant le lien).

Simon Ledergerber, Die Schule von Athen. Photo Kunstmuseum Lucerne

Quand je pense à l’autre École d’Athènes, celle de Raphaël, qui est une allégorie de la philosophie, je trouve celle de Ledergerber bien peu peuplée. Mais qui sait si elle n’est pas en phase avec une certaine philosophie de notre époque, occupée à tourner en rond en grattant les murs à la recherche de traces anciennes ?

Raphaël, L’École d’Athènes, Palais du Vatican, Chambre de la signature. Image Wikipedia.

L’élément qui a vraiment retenu mon attention lors de ma visite était une table dans un couloir, où étaient disposées une douzaine de tablettes de chocolat avec une pièce de 5 francs, rappelant les cadeaux qui font plaisir aux enfants. Une information en deux langues posée sur la table invitait à en prendre une, à condition de l’offrir le jour même à une personne inconnue.

J’ai pris celle de la photo ci-dessus en me demandant à qui je pourrais bien la donner. Un SDF ? Un mendiant ? Ce serait parfait, mais je n’en ai pas vus. À cela s’ajoutait la crainte de devoir tout expliquer, le musée, la table, la consigne à observer. Celle d’essuyer un refus aussi : une tablette de chocolat est facile à accepter, mais il y avait la pièce de 5 francs.

Finalement, le bénéficiaire a été l’employé du wagon restaurant dans le train de Bâle à Berne (j’ai beaucoup voyagé ce jour-là). Il avait plusieurs repas à servir, il était stressé et il passait à côté de moi sans même me demander ce que je voulais. J’ai dû insister pour passer commande. J’étais irrité, il ne m’était pas sympathique. Je lui ai donné la plaque après avoir payé mes consommations, peu avant Berne, en lui disant qu’elle était pour lui, que c’était un cadeau, ein Geschenk. Et là, il a été transfiguré en homme content, souriant, heureux. Il m’a remercié plusieurs fois, et m’a encore apporté un espresso pour me remercier une fois de plus.

J’ai fait un cadeau qui ne m’a rien coûté, sauf qu’il m’engageait à faire quelque chose de précis. Celui qui l’a reçu s’est empressé de m’offrir quelque chose. Don, contre-don. Et l’occasion d’une expérience déstabilisante pour lui et pour moi.

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