Dans l’air du temps

Non classé

L’adieu aux cigares

Pour fêter mon anniversaire à ma manière, j’ai décidé de m’offrir un très bon cigare, le premier depuis que j’ai arrêté d’en fumer, peu avant Noël, quand j’ai dû m’y résoudre par égard pour ma santé. Je me disais cependant que deux ou trois dans l’année porteraient moins à conséquence qu’un ou deux par jour, et je m’étais promis d’attendre mon anniversaire pour en reprendre un.

L’occasion réclamant de la qualité, j’ai acheté un Cohiba. Je l’ai allumé dans le garage, à l’abri des courants d’air. Un bel allumage, homogène, reconnaissable à la mince bague de cendre grise qui s’est dessinée. Puis je me suis installé sur la terrasse, avec un café et une grappa.

La douceur de la fumée m’a surpris. J’avais oublié que les cigares de bon diamètre sont plus moelleux que les autres. Presque une déception : j’aime le fort, le bien aromatique, le profond, mais je savais d’expérience qu’il suffisait d’attendre : après le foin vient le divin, disent les amateurs. Et après le divin, le purin du dernier tiers, sauf qu’il y a des trucs pour rattraper la situation et fumer le reste jusqu’à s’en brûler les doigts.

Autour de moi, la rumeur du vent dans les arbres, le chant de quelques oiseaux, les premières fleurs se balançant dans la brise, le soleil, déjà chaud pour la saison. Le cigare, bien construit, se consumait régulièrement, un vrai bonheur. La fumée gagnait en intensité. Que demander de plus ? Un beau moment à vivre, un moment rare. Je faisais des projets : l’an prochain, un autre, et ainsi de suite, pour marquer chaque nouvelle année. Il y aurait certainement d’autres occasions dans l’intervalle. La chaleur, la fumée et la grappa conjuguaient leurs effets pour mon plaisir. Pourtant, peu à peu, une autre idée se faisait jour : c’est mon dernier cigare, il n’y en aura plus d’autres.

Je l’ai tiré jusqu’au bout, sans regret. Quand je suis allé jeter le mégot et les cendres au compostier, j’ai respiré profondément, comme si la fumée avait réveillé des recoins de mes poumons dont je ne soupçonnais plus l’existence.

Les cigares m’ont souvent porté à des méditations – forcément fumeuses – sur la vie et la mort. Le cigare meurt après avoir livré ses arômes et sa charge de nicotine. C’était encore plus vrai de celui-ci, à cause du supplément d’irréversibilité que lui a donné ma décision mûrie au long des dernières bouffées : c’est le dernier, je dis adieu aux cigares.

Ramuz disait que c’est parce que tout doit mourir que tout est si beau. Mon dernier cigare s’est éteint après m’avoir offert un beau moment. Il a mis fin à la série de ses semblables. Je peux continuer de vivre sans eux.

FSE17-3

Répondre aux grandes objections faites à la foi chrétienne

La pluralité des religions

C’est un fait. Il y a des religions sur toute la face de la terre, certaines plus importantes que d’autres. Christianisme, islam, judaïsme, hindouisme, bouddhisme si on le considère comme une religion, etc. Il y a des conflits entre ces religions, et des conflits entre les différents courants au sein d’une même religion. Il y a même des conflits au sein d’un courant particulier du christianisme. (Il doit y avoir de l’homme là-dedans.) Il y a des conversions d’une religion à l’autre. On médiatise davantage les conversions de chrétiens (de chrétiennes?) à l’islam que les autres. Il y a des mystiques dans toutes les grandes religions également.

Du coup, les athées et les agnostiques ont beau jeu de faire valoir cet argument. Pourquoi le christianisme plutôt que l’hindouisme, pourquoi ne pas se contenter, après tout, d’une spiritualité laïque qui garderait les valeurs qui se retrouvent dans les différents courants en éliminant ce qui génère des conflits ? Pourquoi pas le théisme ? Ou pourquoi ne pas simplement se conformer à la religion dominante de l’endroit où l’on vit ?

C’est qu’on ne croit pas à telle religion, mais, comme l’a écrit Pascal, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, au père de Jésus-Christ, à un Dieu personnel avec qui on peut entrer en relation. Responsables et redevables de la révélation que nous avons reçue.

Bien entendu, affirmer qu’on a la « vraie religion » disqualifie aussitôt les autres. Croire qu’on détient la vérité rend orgueilleux et méprisant. Mais les religions sont (ou devraient être) en débat. Nous devons annoncer la bonne nouvelle : la recevra qui voudra, qui pourra, à condition de l’avoir entendue. Au Saint-Esprit de faire le travail de conviction intérieure chez la personne.

J’ignore comment les choses se passeront au jugement dernier. Je fais confiance à Dieu, dont je crois qu’il est juste. On verra bien. Aimons Dieu et notre prochain, et veillons sur nous-mêmes.

L’existence du mal

Il faudrait donc faire une théodicée, une justification de Dieu… Qui sommes-nous pour tenter une chose pareille ?

Tout le monde croit savoir spontanément ce que c’est que le mal, mais quelle définition au fait ? Poser la question ici revient à considérer le mal comme l’effet d’une volonté – ou d’un manque de volonté – de la part de Dieu.

Dans les croyances populaires, les grandes catastrophes naturelles (tsunamis, inondations, éruptions, tremblements de terre) frappent beaucoup quand elles surviennent à cause des grandes souffrances qu’elles engendrent, et beaucoup se demandent alors pourquoi le « bon Dieu » permet des choses pareilles. C’est une question difficile.

Les justifications philosophiques

En voici quelques-unes; jugez si elles sont convaincantes :

  • s’il n’y avait pas de mal, on ne saurait pas qu’il y a du bien : le mal comme une sorte de révélateur du bien
  • globalement, tout est bien, mais notre perception est trop partielle pour que nous puissions nous en rendre compte (Leibniz, voir sa satire dans le Candide de Voltaire)
  • le mal (comme le bien) en tant qu’il est extérieur à notre volonté, fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous et sur lesquelles nous n’avons aucune prise (stoïciens); elles arrivent que nous le voulions ou non; il faut donc travailler sur nos représentations, sur l’idée que nous nous en faisons pour souffrir moins. Et donc ne pas se plaindre si on doit passer dans le taureau de Phalaris…
  • le mal provient d’un défaut de connaissance, car « nul n’est méchant volontairement » (Socrate); or il suffit de bien juger pour bien faire (Descartes)
  • dans une perspective dialectique, le mal est le négatif, l’antithèse qui doit être dépassée, et il constitue une partie du moteur de l’histoire et une condition du progrès.

Les justifications bibliques

Elles évidemment à saisir par la foi, mais ne sont pas plus faibles que les philosophiques.

  • Pour une part, l’existence du mal est une conséquence de la liberté humaine d’agir de manière autonome, c’est-à-dire en particulier de déterminer soi-même ce qu’est le bien et le mal. « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » – le terme connaître est fort, puisqu’il s’applique aussi à une relation sexuelle. Il s’agit donc du péché.
  • Pour une autre part, la création entière soupire après la révélation des fils de Dieu. Prophétie d’Esaïe. Peut-être les catastrophes naturelles peuvent-elle prendre une place ici.

Et, oui, Dieu laisse faire, et ça peut aller très très loin.

Si on résume : le tsunami sur le Japon il y a deux ans serait imputable à la nature déchue (à cause de l’homme) et la catastrophe nucléaire davantage à l’homme directement.

Autre chose : le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Et je n’ai vu nulle part Jésus dénier à Satan son titre de prince de ce monde. C’est pourquoi nous qui y vivons devons nous considérer comme étrangers et voyageurs sur cette terre, ambassadeurs du Christ, tout en y étant sel (empêcher la corruption) et lumière dans ses ténèbres.

L’existence de Dieu (et d’un Dieu d’amour) n’est pas en contradiction avec l’existence du mal. La bénédiction du Seigneur ne signifie pas automatiquement que j’aurai une vie dans problèmes ni épreuves, ni la réalisation du royaume de Dieu dans ma propre vie. La foi qui nous est demandée, c’est la confiance et la fidélité, deux termes qui viennent du même mot fides. Et nous sommes prévenus que notre foi doit être éprouvée pour voir si elle tient le coup dans les mauvais jours.

Violence et fanatisme

NPO que jusqu’à la Réforme, notre histoire s’est confondue avec celle de l’église de Rome, qui était alors bien plus catholique et encore plus avant le schisme de 1054.

Reconnaître le fait que violence et fanatisme ont été effectivement liés à la religion au point de générer des guerres de religion entre chrétiens – et le déplorer.

Admettre que des scandales et des horreurs ont eu lieu sous le couvert de la religion (pédophilie, délits sexuels, abus spirituels, enrichissement par abus de faiblesse, etc.) – et le déplorer. Un chrétien n’en est pas moins un homme, et Pascal prévient que qui veut faire l’ange fait la bête. Tous les chrétiens sont des pécheurs, pardonnés certes, mais le pardon n’a pas de sens s’il n’y a pas péché préalable.

Remarquer cependant que très souvent, les princes ont utilisé le levier de la religion pour utiliser la ferveur des gens à des fins politiques (conquêtes, maintien au pouvoir, etc., ou pour avoir la paix – l’opium du peuple). Manoeuvre facilitée par le fait que la Biblie enseigne la soumission aux autorités.

Remarquer aussi que les horreurs les plus monstrueuses du XXe siècle ont été commises par des régimes hostiles au christianisme : nazisme, stalinisme, maoïsme et autres. Toute horreur n’est donc pas automatiquement imputable au christianisme, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire.

Nous n’avons pas la vérité, mais nous sommes de la vérité et nous pouvons en témoigner.

C’est pour les faibles / c’est trop facile

C’est quand on est faible que les défenses tombent, que l’armure a des défauts et que l’orgueil cesse de rendre étanche à toute autre solution que la mienne. C’est pourquoi souvent c’est dans ces moments-là qu’on devient capable de se tourner vers Dieu et de recevoir quelque chose de lui.

Quand on lit l’histoire des héros de la foi, on n’a pas le sentiment que ce soient des faibles. Une fois qu’on a accepté le salut en Christ, la marche avec lui commence, et ce n’est pas forcément facile. On doit même remercier pour les épreuves…

Le christianisme est hostile à la vie

À quelle vie, au fait ? Il y a sans doute des formes de légalisme qui enferment les gens, mais c’est un problème qui peut être réglé par un enseignement adapté. Si c’est à la vie du fêtard, du viveur, de celui ou celle qui ne se fixe aucune limite dans ses aventures et ses débordements, sans doute oui. Mais cela, n’est-ce pas une caricature de la vie authentique ? N’est-ce pas la vie que mènent les personnes privées de toute espérance et dont la priorité est de collectionner les instants précieux et les conquêtes de toute sorte ? Même les sages de l’Antiquité n’avaient pas de mots assez forts pour stigmatiser ce genre de conduite.

Nous ferions mieux d’apprendre à résister à la manière habituelle et mondaine de comprendre la vie. D’essayer de comprendre les choses comme elles se présentent du point de vue de Dieu, de comprendre que la vie selon l’Esprit est bien plus riche que la vie selon la chair, même si le chemin qui y mène est bien plus étroit. Bref, tendre à donner davantage de place à la vie de Dieu en nous.

Si nous lâchons la sagesse de la connaissance pour nous intéresser à la vie dans sa réalité affective, éprouvée très concrètement, nous pouvons la découvrir comme quelque chose qui ne vient pas de nous, en quoi nous sommes, qui nous a engendrés, quelque chose qui manifeste Dieu. Laisser l’arbre de la connaissance qui fige et asservit et nous rapprocher de l’arbre de vie…

Aller à FSE 17-1 / FSE 17-2

Lien vers la conférence d’Alain de Botton sur l’athéisme 2.0

FSE17-2

À la découverte de philosophes qui ont pensé en chrétiens

Blaise Pascal

Génie précoce, orgueil de la connaissance

La nuit du mémorial

Changement de vie : tout pour son engagement chrétien

Les Provinciales pour lutter contre le christianisme facile des Jésuites

Les Pensées et le pari pour toucher les libertins

Søren Kierkegaard

Une enfance particulière

La subjectivité est la vérité, contre le système

Les pseudonymes et la vérité

Les trois stades, c’est-à-dire trois attitudes, trois postures existentielles

L’Instant

Léon Chestov

Athènes et Jérusalem – la connaissance et la foi

Le taureau de Phalaris, le critère de la sagesse, forcément héroïque, et la sagesse suprême résumée dans cette phrase de Spinoza : Ne pas rire, ne pas se lamenter et encore moins maudire, mais comprendre…

Tous ne s’agenouillent pas devant la Nécessité :

  • Platon suggère qu’il existe autre chose que ce qui s’offre à l’observation dans l’expérience ordinaire
  • Socrate parlait de son daimon, de sa voix intérieure qui le conseillait (et la ciguë ne l’a pas fait taire)
  • Les amis de Job tiennent des discours éloquents, mais Job n’accepte pas ce que lui disent ces “consolateurs pénibles” – et Dieu lui donne raison
  • Abraham marchande avec l’Eternel pour éviter la destruction de Sodome et Gomorrhe
  • Gédéon réclame des signes pour s’assurer que c’est vraiment Dieu qui l’appelle à sauver le peuple

La nécessité et les lois, la vénération du fait nous transforme en pierres et en statues de sel

Les deux arbres en Eden comme critique de la connaissance bien plus radicale que celle de Kant.

Il faut tout oser.

Aller à FSE 17-1 / FSE 17-3

FSE 17-1

Le climat philosophique aujourd’hui

à partir de quelques philosophes (Luc Ferry, Michel Onfray et Gilles Lipovetsky)

Introduction

Pour commencer, quelques remarques générales à propos de la philosophie.

Philosophie ≠ pensée et pensée > philosophie, cette dernière étant grecque à l’origine, née dans les cités commerçantes où l’on expérimentait les premières formes de démocratie : en démocratie, on discute, et on discute mieux si on a de bons arguments.

La philosophie est apparue vers le VIe siècle avant J.-C. et s’est donnée pour tâche première de comprendre le monde, la vie, le destin de l’homme à l’aide d’un moyen que tout homme trouve en lui, plus ou moins cultivé et développé : la réflexion.

Rodin, le penseur

Et qu’est-ce qu’on se dit quand on se met à réfléchir ? On se rend compte qu’on est dans une situation vraiment particulière.

J’aime bien l’image du magicien qui sort un lapin de son chapeau. Qu’est-ce qu’elle nous dit ? Si nous sommes dans l’image, c’est comme une puce dans le pelage du lapin.

le lapin sort du chapeau du magicien
– qu’est-ce que ce monde dans lequel je me trouve?
– qu’est-ce que je fais ici ?
– qui suis-je exactement ?
– quel est le sens de mon existence ?
– comment vivre correctement ?

L’étonnement comme origine de la philosophie.

La philosophie se situe dès l’origine en dehors de la religion :

  • pour la comprendre > Hésiode mettant de l’ordre dans les récits mythologiques
  • pour la critiquer > Xénophane critique la religion populaire de son temps, pas assez respectueuse de la divinité parfaite. Les hommes ont fait les dieux à leur image :

Les Éthiopiens disent de leurs dieux qu’ils sont camus et noirs, les Thraces qu’ils ont les yeux bleus et les cheveux rouges.

Oui, si les bœufs et les chevaux et les lions avaient des mains et pouvaient, avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraient des figures de dieux pareilles à des chevaux, et les bœufs pareilles à des bœufs, bref des images analogues à celles de toutes les espèces animales.

  • pour la refuser > Sophistes, par exemple Protagoras, l’auteur d’une citation célèbre :

L’homme est la mesure de toutes choses.

“Des dieux, je ne puis savoir ni s’ils sont ni s’ils ne sont pas, car bien des obstacles nous empêchent de le savoir, entre autres l’obscurité de la chose et la brièveté de la vie humaine”. C’est à cause de ce début de Discours qu’il faut chassé d’Athènes, et que ses livres furent brûlés sur la place publique, après que le héraut les eut réclamés à tous ceux qui les avaient achetés. (Diogène Laërce)

Protagoras serait donc à classer parmi les agnostiques.

Tout cela a au moins 2500 ans, mais il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil, sinon – chez plusieurs philosophes – une hostilité beaucoup plus forte envers la religion en général et le christianisme en particulier.

Bref, on peut voir la philosophie située en side-car ou en adversaire (mortel) de la religion, qu’elle peut chercher à supprimer et/ou à remplacer.

image side-car (herméneutique, apologétique); le chrétien est sur la Vespa, et le philosophe lui explique ce qu’il doit comprendre :-)
image adversaire

Les trois philosophes dont je vais parler sont trois adversaires. Avec trois attitudes différentes.

Luc Ferry

Né en 1951. Fils d’un préparateur automobile et d’une mère au foyer. A été professeur de philosophie et, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il a succédé à ce poste à Jack Lang, et c’est François Fillon qui a pris sa place ensuite.
Très bon explicateur, pédagogue, surtout quand il parle.
Nombreuses vidéos de Luc Ferry sur Daily Motion.

Idée centrale : on n’a pas besoin du christianisme, parce que l’humanisme en a récupéré les bonnes choses et ne nous demande pas cette choses impossible : croire. La philosophie est une sotériologie, une doctrine du salut, parce qu’elle propose des réponses aux grandes questions existentielles.

On voit bien que c’est le fil conducteur de la pensée de Ferry, comme en témoignent les titres de ses livres :

images des couvertures l’une après l’autre

Ferry veut tout couvrir, il ambitionne à sa manière de remplir l’entier du cahier des charges du philosophe : la théorie (il a travaillé sur Kant), la morale et le salut. Autrement dit, répondre aux trois questions fondamentales :

  • que puis-je savoir ?
  • que dois-je faire ?
  • que m’est-il permis d’espérer ?

et cela dans une perspective fondamentalement humaniste. Attention, de même que la philosophie n’est pas toute la pensée, l’humanisme n’est pas toute la philosophie. Si l’humanisme désigne, dans la littérature chrétienne venue d’Amérique, toute philosophie hostile au christianisme, il faut savoir que notre usage du terme est différent dans le monde francophone, et qu’il existe des philosophie anti-humanistes bien plus hostiles à la foi chrétienne que ne l’est l’humanisme au sens de Luc Ferry.

Luc Ferry parle d’ailleurs très bien du christianisme. Il le connaît, et il est selon lui une doctrine extrêmement performante – sauf qu’il faut croire, et c’est là le problème. Or il est possible, pense-t-il, de fournir aux gens des réponses valables sans du tout leur demander croire, ce que d’ailleurs ils ne veulent plus.

La spiritualité laïque ne refuse pas une partie des valeurs proposées par le christianisme, elle les fait siennes en gommant leur dimension transcendante. Par exemple, les valeurs républicaines ont une origine chrétienne :

  • la liberté est une idée judéo-chrétienne; la vertu n’est pas, comme chez les Grecs, l’excellence de la nature de quelque chose ou de quelqu’un, elle consiste dans la possibilité d’utiliser ce dont on dispose pour faire le bien
  • l’égalité est également une idée nouvelle apportée par le christianisme, car Dieu ne fait pas de différences entre les personnes (Romains 2.12); c’est une des conditions de possibilité de la démocratie moderne : égalité des droits et des devoirs.
  • la fraternité, l’amour du prochain, car « vous êtes tous frères » (Mt 23.8)

Et quand on supprime la nécessité de croire, on ne renonce pas pour autant à la transcendance, mais elle est horizontale au lieu de verticale. Elle se définit par rapport à des valeurs universelles (par exemple celles que je viens de mentionner), qui nous dépassent et nous obligent, qui font que nous sommes des hommes, des personnes morales, et non des automates. Car nous sommes libres. La preuve : nous pouvons dire non à la nature, nous pouvons refuser des conduites qui nous apporteraient des satisfactions, par motif de consience.

Bref, la philosophie peut parfaitement remplacer la religion. Elle n’oblige pas à croire, mais invite à réfléchir, et elle est à même de proposer une sorte de spiritualité athée.

Michel Onfray

Né en 1959 d’un père ouvrier agricole et d’une mère femme de ménage, Michel Onfray est « pris en charge » de 10 ans à 14 ans dans un pensionnat catholique à Giel dans l’Orne qui fait office d’orphelinat et qu’il décrit comme un lieu de souffrance — « Je fus l’habitant de cette fournaise vicieuse ».

Personnage remuant, il a été professeur de lycée pendant 20 ans avant de fonder l’université populaire de Caen, où il s’est chargé de la chaire de philosophie hédoniste. Cette université est ouverte à tous mais ne délivre aucun diplôme. Le succès énorme de son Traité d’athéologie pourrait faire croire que c’est le point le plus important de sa pensée, mais ça n’est qu’une partie de trois éléments : l’hédonisme, l’athéisme et le matérialisme. Il a écrit une cinquantaine d’ouvrages.

À l’origine de sa pensée, une expérience forte, un « hapax existentiel » : à 28 ans, un an après sa thèse, il a failli mourir d’un infarctus. Dans la douleur qu’il éprouve, il réalise qu’il n’y a pas de différence entre l’âme et le corps, et c’est de cette expérience va se développer ensuite en hédonisme. C’est chez lui l’équivalent de ce que serait une expérience de conversion chez un chrétien.

Il est un athée beaucoup plus résolu et militant que Luc Ferry, qu’il considère comme un « athée chrétien ». Non, tout ce qui vient du christianisme est bon à jeter, et pareil pour ce qui vient du judaïsme et de l’islam. Toutes les religions proclament l’existence d’ « arrière-mondes » qui sont des inventions destinées à asservir les hommes, à les contraindre à vivre dans la crainte, dans le respect des autorités, et le déni du corps. Fidèle suiveur de Nietzsche, il veut démolir toutes les idoles, toutes les croyances, proclamer que Dieu est mort et qu’il est temps de vivre autrement.

Dans le même ordre d’idées, il convient de critiquer aussi toutes les philosophies qui, d’une manière ou d’une autre, reprennent des thèmes religieux, proposent des morales autoritaires ou considèrent que le corps et la matière sont vils ou mauvais. À quoi bon se débarrasser de la religion si c’est pour retrouver la même morale hostile à la vie, qui brime le corps, enrégimente la sexualité, fait obstacle au plaisir et à la jouissance ? Lui est disciple des matérialistes de l’Antiquité, des sophistes, de Diogène le Cynique et des hédonistes comme Aristippe de Cyrène. Et chez les modernes, de Nietzsche, de Freud pour certains aspects (il a écrit un gros livre pour le critiquer sévèrement aussi) et de tout le courant libertin aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Son athéisme est lié à son matérialisme. Il faut « conjurer toute transcendance » et pour cela refuser de prendre en compte l’idée que la matière et le monde n’épuisent pas toute la réalité. Il n’y a rien de plus . Il n’existe rien d’autre que la matière, qui s’est organisée, qui a produit la vie, qui a évolué pour donner ce que nous connaissons, nous animaux un peu plus malins que les autres, mais souvent pour notre tourment, surtout si nous nous mettons à croire aux fables enseignées par les religions.

La croyance est donc une pathologie mentale qui produit des épidémies (les religions). Toutes les religions monothéistes carburent à la pulsion de mort et détestent l’intelligence, qui pourrait déjouer leurs pièges. Par rapport à cela, l’athéisme, c’est la santé. Les croyants sont à considérer comme des aliénés mentaux.

«Les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que les mensonges.»

>Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (en exergue au blog de Michel Onfray)

Quand la santé aura été recouvrée, il sera possible de déformater le corps et la chair et de réaliser que le bien consiste dans les plaisirs. Il sera aussi possible de repenser le droit, qui repose en fait sur des présupposés chrétiens, en particulier la présomption que tout individu agit toujours librement, de son plein gré, en étant toujours informé des conséquences de ses actions. Mais cela passe par la démolition de tous les monothéismes et de toutes les théocraties.

Le Traité d’athéologie a été un grand succès de librairie et il a été traduit dans plusieurs langues. Il fait partie de la bibliothèque contemporaine du parfait athée.

> image du présentoir à livres en Australie.

Pour la critique de Onfray, on peut lire les pages 75—77 de la SAG :

  • confusion du christianisme et du catholicisme
  • malhonnêté intellectuelle (voir la citation de Nietzsche…)
  • tous les crimes de et contre l’humanité sont imputables à la religion. Quid du nazisme et du stalinisme, du Cambodge etc. ?
  • non, Hitler n’était pas chrétien et le nazisme n’est pas un avatar du monothéisme
  • non, le christianisme n’est pas réductible aux clichés freudiens et nietzschéens
  • non, le christianisme n’est pas complice de l’esclavage.

Gilles Lipovetsky

Des trois, le moins philosophe et le plus sociologue. Il est né en 1944. Professeur de français, agrégé de philosophie.

L’ère du vide : la société post-moderne

Son livre le plus célèbre est

L’ère du vide (1983)

Avant la société post-moderne, il y a eu la société moderne et avant encore des sociétés plus traditionnelles, marquées par

  • la hiérarchie du sang
  • la souveraineté sacrée
  • les traditions
  • les particularismes

Image montrant les concepts clés qui remplissaient la société moderne et qui disparaissent, laissant le vide :

  • l’universel
  • la raison
  • la révolution
  • et encore : discipline, laïcité, avant-garde, croyance dans l’avenir, confiance dans le progrès, la science et la technique
  • idéaux, idéologies, croyances

C’est vrai pour nos temps post-modernes, caractérisés par

  • le triomphe de l’individualisme
  • l’ajustement des intérêts à la personne privée
  • l’hédonisme
  • l’attitude cool
  • la consommation décomplexée des marchandises et des services

Bref, pour bien comprendre notre situation, il ne faut pas se méprendre sur l’époque dans laquelle nous vivons.

C’est la réalité de l’avènement du dernier homme de Nietzsche. Le besoin de sens ne fait même plus problème. Désormais, chacun fait ce qui lui plaît.

Dieu est mort, les grandes finalités s’éteignent, mais tout le monde s’en fout, voilà la joyeuse nouvelle…

Même le nihilisme «incomplet» avec ses ersatz d’idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie de sensations, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas l’abîme de sens ouvert par la mort de Dieu. L’indifférence, pas la détresse métaphysique.

Au fond, il n’y a guère que les hypocrites pour se désoler d’une situation dont chacun tire bénéfice et à laquelle personne ne voudrait renoncer. Mais il y a tout de même un certain nombre de problèmes.

  • Dans cette société où plus rien n’est sacré se multiplient des actes de violence gratuits, un vandalisme destructeur
  • Les valeurs en déshérence ne sont pas que religieuses, politiques ou morales : même les choses ont perdu la leur (effet de mode, obsolescence programmée…)

La société d’hyperconsommation

L’homo sapiens a fait place à l’homo consomericus.

Le marché est devenu, bien au-delà des transactions économiques, le modèle et l’imaginaire régisssant lensemble des rappports sociaux.

Paradoxe : 90% des Européens se déclarent heureux ou très heureux… mais tout le monde se plaint. La courbe de progression du bonheur prend du retard sur celle de la consommation.

La marchandisation a des limites et la société d’hyperconsommation est incapable de tenir ses promesses de bonheur total. Car un individu ne se définit pas par rapport à la consommation, mais d’abord par rapport aux autres et à soi.

Nous voilà renvoyés à des questions philosophiques fondamentales : le rapport à soi, le rapport émotionnel à l’autre.

Cinq figures mythiques pour éclairer notre société :

  • Pénia, la pauvreté : l’opulence des biens produit en réalité la misère des personnes
  • Dionysos, le paroxysme, l’ivresse et le délire : des conquêtes acquises sur Apollon, trop prudent, raisonnable, calculateur, trop sage
  • Superman, héros d’un puritanisme qui ne veut pas dire son nom, et qui exalte la performance, la réussite, l’action l’excellence, la compétition, contre le paisir des sens et l’amollissement dans la jouissance
  • Némésis, la vengeresse, qui prive les mortels du bonheur auquel ils ont tant travaillé et inspire les médisances et les méchancetés dont nous sommes capables devant la réussite des autres
  • Narcisse, la complaisance envers soi, le culte du corps, le soin de sa propre personne, contre les injonctions que voudraient nous imposer les valeurs du droit, de la politique et de la science

[SAG] Comment ne pas être frappé par l’emprise totale de cette société sur les hommes et les femmes qui y vivent? Elle englobe tous les aspects de nos vies, de la naissance à la mort. Elle veut offrir le pain, le travail et les jeux et plus encore: la vie, le mouvement et l’être. Elle nous assigne une place et un rôle; elle peut tout, grâce aux marchandises et aux services; elle sait tout, grâce aux cartes de fidélité, aux caméras de surveillance et au relevé de toutes les traces que laissent nos activités, nos téléphones mobiles, nos navigations sur Internet, nos GPS et nos cartes de crédit; elle nous accable de ses conseils, de ses impératifs et de sa morale via la publicité et les médias. Ersatz impersonnel de Dieu, sorte de grand processus dans lequel tout le monde est embarqué sans que personne ne puisse décider quoi que ce soit de déterminant pour en infléchir le cours, cette société est aussi un Moloch qui broie ceux et celles qui ne parviennent pas à se maintenir à la hauteur de ses exigences et les rejette dans les ténèbres extérieures. Hors d’elle, pas de salut.

Pas étonnant que les zones d’ombre qui échappent aux lumières de la société d’hyperconsommation soient nombreuses. On a déjà mentionné la multiplication des actes violents et du vandalisme. Il y a des symptômes moins visibles: la dépression, l’insomnie, le découragement, les addictions de toute sorte, l’épuisement professionnel, quand ce ne sont pas le chômage, la maladie non prise en charge par les systèmes de santé, la mise à l’écart des vieux. Pourquoi tant de suicides chez les jeunes, pourquoi tant de conduites à risque et d’expériences extrêmes, comme pour jouer à la roulette russe? Le système se lézarde, le climat se réchauffe, les ressources naturelles s’épuisent, la finance est devenue un casino planétaire et l’économie va mal. Le pseudo-paradis décrit par Lipovetsky dans L’ère du vide ne pouvait pas durer, et nul ne sait ce qui lui succédera.

Aller à FSE 17-2 / FSE 17-3

Une pomme qui tombait bien

Back to blogging 4/10

Après les agendas papier, je suis passé au tout électronique en 1997 en achetant un Newton 2100, le dernier modèle de la gamme, last and least. Quelques mois plus tard, Apple décidait d’en arrêter la fabrication et le support, alors que ce merveilleux appareil était enfin parvenu à maturité.

Un vrai bonheur, une fois digéré le prix d’achat (il était horriblement cher). Reconnaissance de l’écriture manuelle, écran confortable par sa taille, intégration parfaite de l’agenda, du carnet d’adresses , des notes et de la liste des tâches, de très bonnes applications tierces, traitement de texte et tableur corrects. Il communiquait avec les téléphones et imprimantes au moyen de câbles, et ça fonctionnait. La gestion des mails était bonne, la navigation sur le web était possible, mais primitive. Son écran noir et blanc (gris foncé sur gris clair, disons) gérait mal les images. Le Newton ne lisait pas les MP3 et se contentait de jeux simples (échecs, backgammon, etc.). Mais on n’en demandait pas tant en 1997. Personne ne savait ce que WiFi veut dire, et les ports USB étaient encore à venir. Mais il y avait deux logements pour des cartes dont j’ai oublié le nom, ajoutant des fonctions ou de la mémoire.

J’ai beaucoup travaillé avec cette machine. Je l’ai ressortie hier de son tiroir pour essayer de la remettre en route. J’ai introduit quatre piles neuves et c’est reparti, j’ai retrouvé mes fichiers, mes notes de l’époque. En revanche, quand j’ai voulu régler la date et l’heure, je suis tombé sur une impossibilité : un bug du système d’exploitation fait que la machine cale au-delà du 5 janvier 2010 à 18:48:31. Il y a des patches de correction que je n’ai pas eu le temps d’appliquer, car pour cela il faut aussi remettre en route un vieux mac doté des ports capables de communiquer avec le Newton. Ce sera pour une autre fois peut-être.

La nostalgie du Newton ne touche pas que moi. Le site United Network of Newton Archive (unna.org) continue d’être maintenu par quelques passionnés, et on trouve des émulateurs Newton pour divers systèmes d’exploitation.

La clarté des principes

Ce matin, j’ai entendu un juriste s’exprimer clairement. La discussion portait sur la récente ordonnance du Conseil fédéral fixant au 1er janvier 2013 l’entrée en vigueur de l’article constitutionnel sur les résidences secondaires.

L’invité du Journal du matin de La Première, l’avocat Michel Rossinelli, a rappelé quelques principes. L’ordre juridique est hiérarchisé, en ce sens que la Constitution prime sur les lois, et les lois sur les ordonnances. Pas question donc que le Conseil fédéral puisse, par une ordonnance, modifier une disposition constitutionnelle. C’est une « totale illusion juridique » car une telle décision politique « pragmatique », prise sous la pression, conduira à beaucoup de désillusions, la situation étant tout à fait claire en cas de recours. En effet, le Code civil définit ce qu’est une résidence secondaire et l’annexe de l’ordonnance fixe la liste des communes comptant plus de 20% de résidences secondaires. Il ne sera pas difficile à un juge de trancher en rappelant que l’article constitutionnel prime sur l’ordonnance.

Quel bienfait d’entendre un juriste rappeler clairement qu’il faut respecter la constitution. Cela dit, j’imagine que d’autres juristes signaleront que l’article constitutionnel prévoit des dispositions transitoires (article 197, chiffre 8) stipulant que « les permis de construire des résidences secondaires qui auront été délivrés entre le 1er janvier de l’année qui suivra l’acceptation de l’art. 75a par le peuple et les cantons et la date d’entrée en vigueur de ses dispositions d’exécution seront nuls« . Le champ serait-il libre jusqu’au 31 décembre de cette année, alors même que l’article 75b, lui, est entré en vigueur le 11 mars dernier ? On notera de surcroît le flou dans la numérotation des articles: l’initiative parle de l’art. 75a alors que, dans la Constitution fédérale, c’est l’article 75b… Bonjour la clarté.

Les initiants sont donc responsables de ces incertitudes, mais le Conseil fédéral et les Chambres n’ont pas toujours montré un respect sans borne de la volonté populaire. Je me souviens d’avoir voté sur un référendum à propos de l’introduction de l’heure d’été. Le 28 mai 1978, le peuple et les cantons ont refusé, à une majorité de 52,1%, de donner au Conseil fédéral la compétence d’introduire l’heure d’été. Les paysans avaient convaincu la population que le respect du sommeil des vaches l’emportait sur d’hypothétiques économies d’énergie. Qu’importe ? Deux ans plus tard, l’affaire était entendue et l’heure d’été introduite à partir de 1981, le Parlement ayant conclu que c’était devenu nécessaire, puisque l’Allemagne et l’Autriche l’avaient introduite entre-temps. Mais on n’a pas jugé utile d’inviter le peuple à se prononcer à nouveau.

Jardin des contes

De retour d’un beau moment à Bienne: une heure avec Ariane Racine, conteuse, qui a déployé ses histoires du Décaméron dans le jardin de la villa Elfenau. On y accède par un petit pont à partir de la Promenade de la Suze. Quelques chaises disposées entre la maison et un étang où plongent des canards. Un paon se promène, dédaigneux, non loin de là. La rumeur de la ville est proche, on entend les trains passer. Une heure d’histoires pendant que, lentement, la nuit vient prendre possession des lieux. Un jardin aux arbres immenses, aux buissons entre lesquels des sentiers se faufilent. Une quinzaine de privilégiés ont choisi de venir écouter Ariane, accueillis par Eric et Albane, qui offre à chacun un verre de Marsala rafraîchi dans de l’eau de source.
«Cela se passe dans les collines de Toscane, en été, à l’aube de la Renaissance, alors que la peste sévit en ville et partout», dit Ariane. Cela se passe très bien aussi un 11 mai à Bienne dans le jardin de la villa Elfenau, alors que d’autres pestes continuent de sévir un peu partout. Une soirée estivale honorée par les oiseaux et un chat qui, lui aussi, est venu écouter les contes, lové sur une chaise au premier rang.

Nouvelle série et nouveau livre

Le premier tirage de La Sagesse ou la Vie étant épuisé, j’en ai commandé un deuxième, qui a fini par arriver hier, après quelques péripéties du fait que le numéro de compte que l’imprimeur m’avait donné n’était pas le bon. Du coup, les virements avaient de la peine à parvenir à destination, et la livraison a été retardée d’autant. Il était temps, je n’avais plus que trois exemplaires à disposition.

Ce nouveau tirage m’a permis de corriger quelques coquilles qui, pour la plupart, m’ont été signalées par des lecteurs bienveillants. Je les en remercie.

J’ai aussi saisi l’occasion de cette commande pour rééditer ma vieille Poursuite du Vent, 20 ans d’âge. Il y avait des demandes auxquelles je ne pouvais pas répondre, le livre étant épuisé depuis des années. J’ai cédé mes derniers exemplaires et demandé à mon graphiste de me proposer un habillage qui soit plus au goût du jour. Pour ma part, j’ai refait la mise en pages, corrigé toutes les coquilles connues, mais sans toucher au contenu. La Poursuite du Vent est donc à nouveau disponible. Même format, moitié moins de pages que La Sagesse, mais la dimension du témoignage en plus.

En attendant que la page « acheter le livre » soit mise à jour, on peut passer commande par e-mail. La Poursuite du Vent est vendue 25 francs, port et emballage compris.

Pour la petite histoire, le billet que vous lisez n’a pas été rédigé sur mon ordinateur, mais sur mon iPad. Misère de l’informatique, je dois remplacer mon disque dur, qui commençait à présenter des symptômes inquiétants : des gels d’une bonne minute survenaient de plus en plus souvent, et un test a révélé qu’il était endommagé. Je tente donc d’en recopier le contenu sur un disque neuf, et tout indique que l’opération prendra environ 24 heures – si elle réussit. Tous mes fichiers sont sauvegardés sur des disques externes, mais je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas « bootables » : impossible de redémarrer avec eux. Je n’avais pas fait les bons réglages de sauvegarde.

Ce sera donc le cinquième disque dur de mon MacBook Pro acheté à l’automne 2008. Le premier (un Hitachi) a été remplacé sous garantie. J’ai remplacé le deuxième qui était devenu trop exigu. Le troisième (un Seagate) m’a rapidement (si on peut dire, tellement il était lent) fait comprendre qu’il voulait être remplacé. C’est le quatrième, de la même marque, que je recopie en ce moment sur un Western Digital que j’ai failli acheter en deux exemplaires, en prévision d’une possible panne prochaine… La recopie a commencé ce matin vers 11h00. À 14h25, le logiciel de recopie indique qu’il « reste 21h environ ». Il fonctionne de manière intermittente, se figeant assez souvent dans la copie d’un fichier pendant 30 secondes ou une minute.

La foi et l’esprit critique

Début de la troisième partie : «Penser le christianisme autrement», pages 199-206.

Nous ne sommes pas quittes des philosophes. Tous n’ont pas dit leur dernier mot. Tout n’est pas dit non plus à propos du christianisme mais, pour le penser autrement, il faut continuer de déblayer le terrain en réglant son compte à une vieille lune selon laquelle le fait de croire serait la négation même de l’esprit critique.

Commençons par définir ce dont il est question. Critiquer, c’est trier, séparer, différencier, délimiter, choisir. La critique décide, tranche, prononce un jugement, trace des limites, établit des frontières.

Les philosophes modernes se présentent volontiers comme les champions de l’esprit critique. Le libre examen est une conquête récente dans l’histoire de l’humanité, et peut-être un des plus beaux héritages laïques de la Réforme. Il est né quand il a fallu protester contre la confiscation de la lecture et de l’interprétation des saintes Écritures par le clergé et la hiérarchie de l’Église romaine. Dieu s’adressant à tous les hommes et à toutes les femmes, on devait faire le pari que chacun est capable, à son niveau, avec les lumières particulières de son intelligence, de comprendre la Bible. Et si les capacités du croyant sont trop limitées, il y a cette promesse que le Saint-Esprit peut lui venir en aide [1].

Si, dans une matière aussi éminente, chacun est jugé capable de comprendre, c’est que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » [2]. Qu’il s’agisse de religion, de culture ou de politique, chacun peut et doit avoir son mot à dire. On trouve dans cette promotion de toute personne à la capacité de juger une source essentielle de la démocratie. Bien entendu, certains vont s’empresser de montrer que les sources mêmes du christianisme doivent à leur tour être soumises à un examen critique — c’est même le domaine dans lequel l’esprit critique sera le moins disposé à faire des concessions. [3]

Mais cette capacité universelle de juger produit des résultats inégaux selon qui juge. Ce problème n’a pas échappé à Descartes : s’il déclare entière chez tous les hommes la capacité de distinguer le vrai du faux, il observe que l’intelligence, c’est-à-dire la capacité de comprendre, varie d’une personne à l’autre. Il regrette d’ailleurs que la sienne ne soit pas plus brillante. Juger, chacun peut le faire sur la base des pièces à conviction qui sont à sa disposition, mais l’essentiel du travail consiste justement à identifier, trouver et réunir tous les éléments du problème, ce qui nécessite de la curiosité, du temps et la capacité de remettre en question la compréhension spontanée qu’on a d’une question et de ses enjeux quand on tombe sur des éléments perturbants. On a plutôt coutume de ne retenir que les éléments qui nous confortent dans notre position de départ.

Pour juger de quelque chose, j’ai besoin d’une mesure, d’un critère. Par exemple, je me réfère au système métrique pour calculer une distance, un volume, les dimensions d’un objet, et mes outils (règle, compteur kilométrique, etc.) sont étalonnés selon ce système. Ainsi, si j’affirme qu’il y a quinze kilomètres de mon domicile à la ville la plus proche, tout le monde me comprend. De même, je ne peux juger de la vérité de quelque chose que si je dispose d’une référence à laquelle je compare la chose à juger. Descartes disait que la vérité correspond à ce qui est évident, c’est-à-dire à ce qui est à la fois clair et distinct. Si une idée n’est pas entièrement élucidée, si elle se confond en partie avec une autre, si donc elle manque de clarté et de distinction, elle n’est pas évidente et n’est donc pas vraie.

L’ennui, en la matière qui nous occupe, vient de ce que le critère de l’évidence fonctionne mal, même si on respecte la logique dans l’enchaînement des raisonnements, car la cohérence formelle ne suffit pas : il est tout à fait possible d’avoir deux théories soigneusement construites, parfaitement respectueuses des règles du discours logique, satisfaisant toutes deux à la clarté et à la distinction exigées par la méthode de Descartes, mais qui aboutissent à des conclusions diamétralement opposées. Kant s’est amusé à développer côte à côte de tels raisonnements qui s’annulent en fin de compte, puisqu’il n’est pas possible de tenir simultanément et sous le même rapport comme également vraies deux idées qui s’opposent complètement. Par exemple, que le monde a un commencement dans le temps et qu’il n’a pas de commencement dans le temps, que l’homme est libre et qu’il n’est pas libre, que l’univers a un créateur et qu’il n’a pas de créateur [4].

Ce qui rend possibles ces discours contradictoires, c’est qu’ils sont des constructions de l’esprit qu’aucune expérience ou expérimentation décisive ne peut contrôler ou contredire. Ce sont des discours « infalsifiables » [5] qui, se situant hors de toute vérification expérimentale possible, ne peuvent prétendre à une quelconque validité scientifique.

De ces considérations, on peut tirer deux choses. La première, c’est un critère permettant de juger une théorie: sera scientifique toute affirmation qu’il est possible de prendre expérimentalement en défaut, donc toute affirmation « falsifiable », pour autant qu’elle n’ait encore jamais été prise en défaut. La seconde, c’est que ce critère ne nous sert à rien pour trancher entre deux doctrines métaphysiques, religieuses ou politiques, puisque les expérimentations susceptibles de les contredire n’y sont pas possibles. On peut reformuler cela plus abruptement en disant que les « expériences » effectivement réalisées permettent de conclure à la fausseté des théories politiques qui les ont mises en place. Les utopies politiques se sont toutes mal terminées.

Dans le domaine qui nous occupe ici, déterminer si Dieu existe ou non est une question indécidable. On s’en désintéresserait volontiers si nous n’étions pas embarqués, obligés de choisir, de parier et d’assumer ensuite nos choix comme nos non-choix. Chacun se retrouve certes à égalité en ces matières, mais les positions qui en découlent ne sont ni équivalentes, ni interchangeables, car c’est là que se jouent les choix les plus significatifs et les plus déterminants pour l’existence de chacun. Quant à ceux qui refusent de choisir, leurs actes, spontanés ou réfléchis indiquent toujours comment ils ont tranché.

Cependant — et c’est ici l’important — le choix de la foi redevient une option rationnellement défendable, pourvu qu’il ne soit pas simplement conditionné par des éléments extérieurs à la question (pression familiale, conformisme social, peur de déplaire…). Nouer une relation avec Dieu n’a rien d’irrationnel, même si le type d’évidence qui accompagne cette démarche n’est pas une certitude objective combinant la rigueur de la pensée et l’évidence expérimentale. Il faut se contenter ici d’une certitude subjective. Ce dont je fais personnellement l’expérience, le vécu dont je puis témoigner, a une valeur quasi absolue pour moi, tandis que les autres ne peuvent qu’écouter ce que je dis, prendre acte de ma déclaration et peut-être croire que je dis vrai. C’est peu et c’est beaucoup : une certitude subjective peut combiner la rigueur de la pensée et le constat empirique des faits, à ceci près que ce vécu n’a ni le même sens ni la même signification pour les autres.

La conversion se joue dans ce registre-là. La découverte de la transcendance est une expérience bouleversante pour la personne qui la vit : elle renouvelle son regard, change ses priorités en lui donnant un point de vue nouveau et plus vaste que celui qui était le sien avant. Elle repose sur une certitude subjective, qui dure et ouvre la possibilité d’un méta-regard sur la vie, sur les valeurs, sur le monde, sur le sens de cette entreprise étrange qu’est l’humanité. Nombreux sont ceux qui lisent alors la Bible avec la conviction toute neuve qu’elle est inspirée par Dieu et qu’elle surclasse en valeur et en pertinence les arguments des philosophes. Nous en avons déjà rencontré quelques exemples dans la partie précédente.

Que se passe-t-il alors ? Qu’on me pardonne mon usage soutenu des métaphores, mais comment dire ces choses autrement, comment les donner à soupçonner, à appréhender à qui ne les a pas expérimentées ? C’est le passage à un niveau supérieur, comparable à celui de la deuxième à la troisième dimension, du plan à l’espace, ou du noir et blanc à la couleur. Ce qui paraissait le tout des choses n’en est plus qu’un aspect, une particularité singulière. Sans doute tout cela n’est-il pas donné d’un coup en toute clarté, mais la personne reçoit une faculté nouvelle, comme un sixième sens, qui la rend capable d’appréhender cette dimension nouvelle.

L’espace juge le plan, la couleur juge le noir et blanc, et l’homme restauré dans ses facultés spirituelles juge l’homme qui n’y a pas accès. La méta-position relativise ce qui paraissait auparavant si absolu. On peut mesurer autrement, juger autrement, ne pas se laisser prendre aux premiers éléments qui se présentent. Difficile de dire quel est exactement le critère, sinon celui d’une distance et d’une perception plus complète du réel qui n’étaient pas possibles jusqu’alors. Une lumière nouvelle, une sorte de retrait permettant un examen différent. Les perspectives changent.

On estimera peut-être outrancière cette thèse qui postule une anthropologie différente pour les hommes et les femmes dont les facultés spirituelles ont été restaurées et semble rejeter comme nul et non avenu tout ce qui n’a pas été produit par eux. Tel n’est pas mon point de vue : dans son ordre propre, chaque chose a sa valeur. Je n’ai pas de science supplémentaire, seulement la foi que la révélation divine va plus loin qu’on ne le pense, qu’elle relativise tout ce que les hommes peuvent estimer acquis et connu (pour ne pas parler de leurs soi-disant absolus) et qu’elle révèle « des choses cachées depuis la fondation du monde ». [6]

Il convient de souligner ici un point décisif : d’ordinaire, ce qu’on appelle l’esprit critique ramène les grandes théories à la considération attentive des faits et des causalités de type matérialiste. Il relève toujours d’une réduction : ce que vous croyez pouvoir attribuer à une cause surnaturelle n’est en réalité qu’un phénomène naturel tout à fait explicable. L’épicurien Lucrèce, dans son De rerum natura, se faisait fort de montrer que la terreur sacrée qu’inspiraient la foudre et le tonnerre n’a pas lieu d’être, étant donné qu’il n’est nul besoin d’imaginer Zeus lançant des éclairs pour expliquer les orages, mais qu’il faut envisager des phénomènes physiques particuliers qui se produisent quand certaines conditions météorologiques sont réunies. Ici, ces perspectives sont renversées. L’esprit critique lié à une position de foi biblique va plutôt souligner l’étroitesse des limites que le rationalisme plus ou moins positiviste s’oblige à respecter pour ne pas déraper, et souligner l’extraordinaire réduction des perspectives qu’il s’impose en biffant a priori une dimension possible du réel.

Non, il ne s’agit pas d’effacer d’un coup ce que l’esprit critique et les Lumières ont mis tant d’effort à construire. Les mises en garde contre les explications théologiques et métaphysiques sont nécessaires, indispensables même. Elles sont parfaitement valables dans leur ordre — par quoi j’entends les dimensions dans lesquelles elles se meuvent. Affirmer comme je le fais qu’il y a autre chose, une autre dimension, qu’il y a plus et que ce plus relativise et dévalue ce qui paraît le plus précieux dans l’ordre ordinaire du monde, ce n’est pas réintroduire la mentalité magique ni remettre le village autour de l’église. C’est élargir l’entreprise de comprendre à une dimension insoupçonnée — ou qu’on ne soupçonnait plus. Si ce point de vue différent, plus englobant existe vraiment, on comprend mieux pourquoi la philosophie qui, par définition, fonctionne exclusivement à l’aide de moyens humains, paraît pauvre et un peu folle dans sa prétention de dire le vrai munie de ses seules ressources. Voilà pourquoi certains chrétiens philosophes refusent ce titre et se contentent de celui de penseur privé (Kierkegaard) ou de cantonnier de la Voie Royale (Clavel). Cela ne les empêche nullement de se saisir des arguments philosophiques pour combattre, dans leur ordre, les philosophes qui prétendent tout régler.

© Jean-François Jobin 2010

Notes

  1. Jean 16.13.
  2. Descartes, Discours de la Méthode, 1re partie.
  3. Paradoxalement, cette critique aura eu moins d’impact sur la pratique religieuse que le mode de vie médiatique de notre époque, bien plus dissolvant pour les valeurs que les coups de boutoir théoriques, qui ne déstabilisent que ceux qui lisent certains livres.
  4. Kant, Critique de la Raison pure, Livre II, chapitre 2, L’antinomie de la raison pure.
  5. J’utilise à dessein le mot de Karl Popper.
  6. Matthieu 13.35. Voir aussi, mais dans un registre un peu différent, le livre de René Girard qui porte ce titre.

Retour à la présentation du livre

Retour en haut